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Bibliothèques : la transition bibliographique d’étape en étape

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    bibliotheque-ordinateur
    "Le modèle FRBR s’attache à regrouper, autour d’un auteur, la totalité de sa production en procédant par regroupements successifs". (DR)
  • La mise en œuvre de FRBR en France se poursuit. En même temps, ce modèle initial défini dans les années 1990 bénéficie d’extensions (modèles FRBR-LRM et FRBRoo). Intervient aussi une interprétation selon le code RDA. Explications.

    FRBR (functional requirements for bibliographic records) naît de la nécessité, exprimée au début des années 1990, d’une limitation des coûts de catalogage, rendue possible par le catalogage informatisé et l’échange de données, et du constat de la diffusion croissante des ressources numériques.

    Un groupe de travail se réunit au sein de l'Ifla (Fédération internationale des associations et institutions de bibliothèques) dès 1992 avec comme objectif de définir les fonctionnalités attendues des notices bibliographiques, aboutissant à la publication en 1998 du Rapport final sur les FRBR .

    Face à une description bibliographique éparpillée dans un catalogue informatique, où chaque document fait l'objet d'une notice distincte, ce modèle fonctionnel renoue virtuellement avec l'organisation intellectuelle de la création et s'attache à regrouper, autour d'un auteur, la totalité de sa production en procédant par regroupements successifs. Fondé sur une approche entité-relation, FRBR s'appuie sur quatre entités structurelles :

    1. l’œuvre, prise dans son acception la plus conceptuelle ;
    2. l'expression ;
    3. la manifestation ;
    4. l'item.

    Leur sont potentiellement associées des relations - relations de responsabilité avec les personnes ou collectivités à chaque niveau, relation de sujet entre l’œuvre et les autres entités du modèle y compris des entités spécifiques déclinées en notion de lieu, événement, concept et objet. Ce modèle permet ainsi une structuration relationnelle de l'information bibliographique.

    Données d’autorité et notion de sujet

    La modélisation FRBR a fait l'objet d'une extension aux données d'autorité, le modèle FRAD (functional requirements for authority data), et à la notion de sujet, le modèle FRSAD (functional requirements for subject authority data). La fusion en un modèle intégré unique, FRBR-LRM (library reference model), est actuellement en cours de finalisation au sein de l'Ifla et devrait être publiée courant 2017.

    Parallèlement, toujours au sein de l'Ifla, une autre formulation du modèle FRBR lui-même est également en cours. Si FRBR a en effet été conçu, selon un formalisme « entité-relation », le monde des musées s'est, lui, orienté vers un modèle « orienté objet », qui s'est traduit notamment par la définition du modèle Cidoc-Conceptual Reference Model (Cidoc-CRM). Le rapprochement des communautés professionnelles a amené l'Ifla à développer une nouvelle version de son modèle, appelée FRBRoo, qui se définit comme une extension du modèle Cidoc-CRM : celui-ci ayant été conçu résolument dans une logique de web sémantique, FRBRoo, comme son extension pour les périodiques, PRESSoo, présente l’avantage indéniable de faciliter l’exposition des données en RDF.

    1. Applications concrètes du modèle FRBR dans les catalogues français

     

    A la Bibliothèque nationale de France (BNF), la première application concrète du modèle FRBR a été mise en place dans le cadre de l'application Data.bnf.fr. Celle-ci comporte désormais plus de deux millions de pages « auteurs », accessibles soit via son interface, soit via son entrepôt RDF. Ainsi, par exemple, à partir de la page « auteur » de Beaumarchais, accèdera-t-on à l'œuvre Le Mariage de Figaro, qui elle-même se déclinera en ses multiples manifestations (éditions imprimées ou enregistrements sonores par exemple), mais fera également la relation avec les évènements (spectacles) et les œuvres dérivées (films).

    vers une évolution relationnelle des données du catalogue

    Ce premier travail de FRBRisation ne se cantonne pas d'ailleurs à l'application Data.bnf.fr. Il sous-tend également le registre Relire, qui recense les œuvres indisponibles du XXe siècle. Dans ce dispositif, l'indisponibilité d'un titre est estimée au niveau de l'œuvre : c'est à partir désormais des données FRBRisées issues de Data.bnf.fr qu'est alimenté ce registre. Enfin, le catalogue général de la BNF fait également l'objet d'une FRBRisation progressive : l'ajout de liens, par exemple entre 157 000 œuvres et manifestations, constitue une première étape vers une évolution relationnelle des données du catalogue.

    La FRBRisation des données en France ne relève pas de la seule initiative des deux agences bibliographiques nationales. Des fournisseurs de logiciels commencent également à intégrer le modèle FRBR dans leur modèle de données ; Electre, dont la base de données interne est FRBRisée depuis des années, fait également évoluer son offre, en intégrant d’ailleurs les identifiants de la BNF, ce qui permettra à ses utilisateurs une forme de régénération de leurs catalogues.

    FRBRisation des ressources musicales

    Enfin, FRBRoo a donné lieu à une expérimentation, en cours de finalisation, dans le cadre du projet ANR Dorémus. Partant du principe qu'une même œuvre musicale peut tout à la fois porter plusieurs titres d'un référentiel à l'autre, mais aussi faire l'objet d'expressions diverses (dérivations) et d’interprétations multiples faisant appel à des acteurs différents, l'un des objectifs de Dorémus est, en s'appuyant sur les catalogues existants de trois institutions culturelles (Radio-France, la Cité de la Musique et la BNF), de proposer un modèle conceptuel, disponible en licence ouverte, de description et de structuration des œuvres musicales, de la musique classique à la musique traditionnelle. Le potentiel de ce programme de recherche est important, certes pour les institutions qui y ont contribué – et la BNF souhaite procéder, à partir des résultats de cette recherche, à une FRBRisation des ressources musicales décrites dans ses catalogues –, mais au-delà, dans l'écosystème musical du web marqué par une grande dispersion de l'information selon les producteurs et les distributeurs.

    2. RDA et sa transposition en France : les mises en application de la transition bibliographique

    Si l'application du modèle FRBR est donc bien lancée pour traiter le rétrospectif, qu'en est-il de son utilisation pour produire directement des données bibliographiques ? C'est là qu'on retrouve RDA (Ressources : Description et Accès)…

    RDA est le code de catalogage mis en place en 2010 par la communauté des bibliothèques anglo-américaines pour remplacer les AACR2 (anglo-american cataloguing rules, 2nd edition). Souhaitant placer les catalogues des bibliothèques dans l'univers d'internet et favoriser l'échange de métadonnées, RDA s'appuie sur les modèles FRBR et FRAD. À terme, ce code « éclatera » les données bibliographiques, auparavant rassemblées au sein d'une notice bibliographique, en les structurant désormais sous la forme d'un réseau de liens correspondant donc à la logique mise en place dans FRBR. On passe ainsi d’une logique de notices à une logique de données, reflétant les entités FRBR.

    un point de départ

    Adopté dans plusieurs pays, à commencer en Europe par l'Allemagne ou les pays scandinaves, RDA a fait l'objet en France de 2010 à 2012 d’un examen par un groupe de travail national. Le rapport final définit la position française, selon laquelle RDA est une interprétation possible – mais pas la seule - du modèle FRBR, et certainement pas une fin en soi. Il constitue cependant un point de départ et un levier extrêmement utile pour atteindre l'objectif du passage des catalogues français à une structuration FRBRisée de l’information bibliographique.

    La méthodologie d’adoption d’une version RDA adaptée a été validée conjointement, en novembre 2014, par les deux agences bibliographiques françaises, la BNF et l'Abes, sur le principe d’une mutation progressive, mais résolue vers la FRBRisation des catalogues. Cette transition bibliographique relève tout à la fois d'une évolution normative, mais aussi d'une évolution des systèmes et des données et de la mise en place d’une formation à ces nouvelles règles.

    publication de règles

    La transposition des règles de RDA se déroule au sein du groupe normalisation de la transition bibliographique. Organisé en sous-groupes reflets du modèle FRBR, il publie au fur et à mesure ces règles pour leur intégration progressive dans les catalogues. Ainsi, l'intégration de la zone 0 de l'ISBD – zone de la forme du contenu et du type de médiation – qui se traduit concrètement par l'ajout des zones 181 et 182 en Unimarc, permet-elle de distinguer la forme du contenu (un texte, par exemple) du type de médiation (e-books, par exemple) : cette distinction, qui n'était autrefois pas possible, constitue un préalable pour la FRBRisation, en permettant de distinguer clairement ce qui relève du contenu (décrit par l’expression en FRBR) et de la présentation matérielle (telle que présente dans la manifestation) et ainsi de contribuer à mieux regrouper différentes manifestations (imprimées ou électroniques) matérialisant la même expression d’une œuvre. Elle facilitera également pour les utilisateurs les possibilités de tris et de facettes, permettant ainsi une optimisation de la recherche et de la sélection d'information. Déjà implémentée depuis le début de l'année par l'Abes, cette zone 0 est effective depuis juillet 2016 dans les notices de la BNF et est donc désormais présente dans les notices bibliographiques dérivées par les bibliothèques françaises. Elle sera également présente début 2017 dans la Bibliographie nationale française. Au-delà de cet exemple, la prochaine publication, prévue début 2017, inclura les règles générales sur les œuvres et expressions, ainsi que les relations fondamentales entre les œuvres, les expressions et les manifestations.

    associer en amont les producteurs de logiciels

    Cette évolution normative se traduit bien évidemment en actions de formation : deux modules pédagogiques, consacré l’un à la sensibilisation et l’autre à l’application des évolutions, ont été ainsi développés, les supports de formation de référence étant disponible en ligne sous licence CC BY-NC-SA 3.0 FR. Mais ce dispositif ne pourra arriver à son terme que par l'intégration de ce nouveau modèle de données aux outils de catalogage utilisés dans les bibliothèques. Il convient donc d'associer en amont les producteurs de logiciels, comme d'accompagner les collègues dans la rédaction de leurs cahiers de charge et la maintenance évolutive de leur SIGB : le site de la transition bibliographique présente ainsi plusieurs recommandations et des premiers retours de l’application concrète de celles-ci commencent à faire jour, comme par exemple à la BPI, dans le cadre du projet Concordance. La BNF lancera également à compter de 2017 la refonte totale de son outil de production des métadonnées.

    accélérer la coproduction de l'information bibliographique

    La dimension normative induite par le passage à FRBR via le code RDA-FR ne constitue pas cependant le seul défi des catalogues : face à des documents, qui s'écartent de plus en plus de leurs supports physiques pour intégrer les collections des bibliothèques sous la forme de flux de données, l'automatisation grandissante des tâches de catalogage et d'indexation implique l'accélération de la coproduction de l'information bibliographique entre les différents acteurs de la chaîne du livre. Ce processus nécessitera une transparence accrue dans la manière dont les données seront produites et pourront être réutilisées et une évolution du métier de catalogueur, moins producteur de données que garant de leur qualité et de leur intégration dans le big data.

    Frédérique Joannic-Seta
    {Directrice du département des métadonnées, direction des services et des réseaux, BNF}

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