Moi, directrice de bibliothèque universitaire à Angers

Le 25/07/2017 (Mis à jour le 27/07/2017) - Par Clémence Jost
« J'ai à coeur de promouvoir un bon management qui ne soit ni féminin ni masculin » Nathalie Clot / DR

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Nathalie Clot dirige la bibliothèque universitaire d'Angers depuis quatre ans. Franche sur les problématiques qu'elle rencontre autant que sur son enthousiasme consciencieux, la jeune femme déplore néanmoins la lente féminisation de sa profession.

« On ne naît pas directeur de bibliothèque universitaire, on le devient », martèle Nathalie Clot, pour qui apprendre de ses erreurs est indispensable à toute personne qui occupe un poste de direction.

Car ce n'est ni sur les bancs de l'École des chartes, ni sur ceux de l'Enssib, où elle a successivement passé ses diplômes d'archiviste-paléographe, puis de conservateur de bibliothèques, que la jeune femme s'est préparée à son métier de directrice de BU.

Si les formations qu'elle y a suivies ont été à la fois passionnantes et remobilisables au quotidien, elle reste convaincue que certaines compétences administratives et comportementales ne peuvent s'acquérir qu'en pratiquant. « Aucune formation initiale ne permet d'arriver à ça. Heureusement, il y a des avantages à vieillir », ironise la jeune femme de 42 ans.

Lorsqu'elle se présente en 2013 au poste de directrice des bibliothèques et archives de l'université d'Angers, Nathalie Clot est loin...

...d'être une inconnue pour l'institution. Elle y occupe alors depuis un an le poste de directrice adjointe par intérim du service commun de documentation de l'université après avoir passé cinq ans à la tête de la BU du campus Saint Serge, qui dépend aussi de l'établissement. « Il y a toujours un risque sur un premier poste de direction, confie-t-elle, mais l'université d'Angers n'a pas eu peur de faire confiance à une débutante ». 

Lucide, elle sait que les concurrents n'étaient pas nombreux, mais sait identifier ses atouts : « Je pense que j'ai été choisie parce qu'on m'avait déjà vu travailler. Ils savaient que je pouvais absorber à la fois la culture de l'établissement et de grandes quantités de travail ».

Dé-lé-guer

Il est vrai que le poste de directeur de BU est loin d'être une sinécure. Et s'il est parfois difficile de renoncer à certaines des tâches que l'on appréciait auparavant, il est un enjeu majeur auquel Nathalie Clot a dû se conformer non sans mal : dé-lé-guer.

« L'une de mes très grosses erreurs de débutante a été au départ de refuser de lâcher certaines missions et expertises, se souvient-elle ; mais j'ai vite compris que ce n'est pas parce que l'on sait faire le travail de ses n-1 que l'on est un bon directeur. Pour moi, tout l'enjeu a été d'apprendre le travail de mon nouveau poste et de laisser faire celui de l'ancien. Et ce n'est pas évident ».

Naturellement, Nathalie Clot assure les missions statutaires de tout directeur d'établissement. Parmi elles, la conduite de la politique documentaire, le pilotage budgétaire et la stratégie, la préparation d'un rapport d'activité annuel ou encore la gestion prévisionnelle des emplois et compétences.

Elle est également chargée de l'animation de l'équipe de direction, une tâche qui implique une réunion hebdomadaire d'information, mais aussi ce que la jeune femme appelle « la fabrique de la décision » : qu'il s'agisse de choix infimes ou d'arbitrages cruciaux, un directeur doit accompagner ses équipes dans leurs problématiques. 

Nathalie Clot estime passer entre cinq et dix heures par semaine en interaction individuelle avec les huit cadres qu'elle chapeaute.

Faire bien à moyens constants

La jeune directrice a également en charge la représentation de la BU au sein des instances de l'université et participe à des réunions transversales au moins une fois par semaine sur différents sujets.

Elle a néanmoins conscience que les fonctions d'une bibliothèque universitaire ne sont pas perçues comme un des axes stratégiques de l'université d'Angers, que sont la formation, la recherche, la vie étudiante et l'ouverture à l'international.

« L'université ne mesure pas toujours qu'elle dispose d'un service qui touche à tous ces domaines, explique-t-elle ; alors, mon équipe et moi-même devons être force de proposition pour faire prendre conscience à l'université que la BU a un rôle à jouer dans chacun de ces axes ».

Point de diktat de l'université, c'est dans le dialogue que les projets se défendent, à l'image des règles de sobriété et de saine gestion qui lui ont permis de passer récemment du déficit à l'équilibre. « Nous ne sommes clairement pas dans une stratégie expansionniste et sommes priés de faire bien à moyens constants, confirme Nathalie Clot ; mais nous sommes libres dans nos arbitrages et d'évaluer ce qui a le moins de valeur ajoutée pour le collectif que l'on sert ».

Elle voit donc comme une contrainte saine cette partie de son coeur de métier qui est de trouver des solutions plus ingénieuses que coûteuses : « Des dizaines de missions autour de l'optimisation de l'existant, de la médiation, ou encore de l'aide à utiliser ce qui est gratuit, peuvent être dégagées, poursuit-elle ; pour créer du lien, il n'y a pas forcément besoin de beaucoup d'argent ».

Parmi ses missions, la jeune femme a également choisi de coordonner la communication de la bibliothèque. « C'est une particularité, admet-elle. Cette tâche aurait pu être déléguée, mais nous ne sommes pas une grande équipe et j'ai estimé que personne n'est mieux placé qu'un directeur pour savoir ce qui se passe dans la structure ».

C'est aussi un moyen pour elle d'être constamment informée et d'entrer dans les projets sans prendre la place de ses collègues.   

Un poste solitaire

Enfin, parce qu'elle croit à la force des réseaux professionnels, la jeune femme a choisi de s'engager au sein de l'ADBU (Association des directeurs de bibliothèques universitaires).

« C'est un choix personnel, car je trouve le poste de directeur très solitaire, confie-t-elle, et qu'un espace bienveillant permettant d'échanger et de réfléchir aux pratiques est indispensable pour continuer d'évoluer et de grandir. Ce n'est pas du temps que je prends sur mes journées de travail, mais je considère que cela fait partie de mes missions ».

Cette solitude et ces questionnements, Nathalie Clot les a profondément ressentis suite à l'élargissement des horaires de la bibliothèque, qui s'est dessiné dès 2008. La jeune femme, qui était alors loin de ses responsabilités actuelles, animait le groupe de travail dédié à cette question.

« Dans le contexte particulier de la BU d'Angers, un élargissement des horaires était tout à fait justifié, explique-t-elle ; nous avons donc monté une concertation sur un modèle d'ouverture en soirée, basé sur l'emploi étudiant ». Si d'un point de vue de l'organisation l'expérience est alors un succès, la décision d'ouvrir également le dimanche, prise il y a quelques mois, a cristallisé une crainte croissante chez les employés.

« L'emploi étudiant a été ressenti comme une violence symbolique forte de la part des professionnels de la bibliothèque, reconnaît la jeune femme ; je pense ne pas avoir très bien géré cet aspect-là du dossier, qui a secoué symboliquement l'organisation et le vécu de l'équipe. Il en est ressorti une colère compréhensible au sein de l'équipe.

Nous travaillons actuellement à créer des espaces d'échanges professionnels pour permettre à chacun de surmonter les ressentis pour construire ensemble une vision renouvelée de nos métiers et compétences ».

Le syndrome de l'imposteur

La présence toute proche du centre des archives du féminisme au sein de la BU l'aurait-elle sensibilisée à la question de la place des femmes aux postes de direction ? Il s'agit en tout cas d'un sujet que Nathalie Clot défend au sein de la commission évolution des métiers et compétences de l'ADBU.

« Le syndrome de l'imposteur est extrêmement intériorisé chez les femmes, confie-t-elle ; ce frein, qui fait qu'elles estiment ne pas être à leur place à des postes élevés, je l'ai ressenti comme beaucoup de mes collègues ». Estimant que les jeunes femmes ne doivent pas s'autocensurer, Nathalie Clot pense que le discours envers les jeunes diplômées doit changer.

« Elles doivent s'entendre dire qu'elles ne seront pas seulement de bonnes adjointes, et qu'elles n'ont pas besoin de se doter d'un certain nombre de qualités masculines pour être bonnes dans des postes de direction », ajoute cette mère de quatre enfants, qui reconnaît que cette maternité n'est pas facile à concilier tous les jours avec son poste de directrice.

« J'ai à coeur de promouvoir un bon management qui ne soit ni féminin ni masculin, conclut-elle ; celui-ci peut s'apprendre, car il ne tombe pas du ciel grâce à un zizi, à la ménopause ou par la grâce du Saint-Esprit. »

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