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DR - ouverte de lundi à dimanche, l'AFS tourne à plein

les dix mille livres parfumés d'une médiathécaire en Chine

karine lespinasse-sabourault
archimag - juillet/août 2008

Maître de conférences en sciences de l'information, université de Paris 8, en détachement à la médiathèque de l'Alliance française de Shanghai, Karine Lespinasse- Sabourault nous raconte son vécu de responsable de la médiathèque de l’Alliance française à Shanghai depuis 2005.

pourquoi venir dans l'Empire du milieu ? C'est plutôt la Chine qui nous a choisis, mon mari ayant eu une proposition de poste intéressant dans une usine du groupe dont il est salarié. Nous sommes arrivés avec soixante heures de chinois en poche et une connaissance très limitée du pays et de sa culture. Après trois ans, nous en avons toujours une vision partielle. Mon témoignage ne décrit pas la Chine, trop diverse, dynamique et profonde. De toute façon, il serait impossible de l’appréhender en quelques lignes.

départ difficile

Je garde un très mauvais souvenir de mes premières semaines à Shanghai en mars 2005. D'une part, il y a un ajustement nécessaire – à l’alimentation, à la pollution...Cela s'est traduit pour nous par une période de grosse fatigue. Et surtout, imaginez-vous dans une posture extrêmement déstabilisante pour une professionnelle de l'information: Vous voilà sourde, aveugle et muette [Voir le film Lost in translation de Sophia Coppola]. Vous ne comprenez pas ce qu'on vous dit – votre interlocuteur parle rarement anglais. Vous ne comprenez rien aux systèmes d'information quotidiens – panneaux de signalisation, journaux, plans de bus… tous en chinois. Vous n'arrivez pas à vous faire comprendre malgré vos efforts pour maîtriser ce difficile quatrième ton qui descend et des consonnes nouvelles. Vous tombez sur les pages jaunes en anglais et vous vous croyez sauvée : que nenni, elles sont payantes et le répertoire nécessairement incomplet. Ne parlons pas de l'usage du web, où la page en anglais, quand elle existe, n'ouvre que sur des pages en chinois [HASKI Pierre, Internet et la Chine, Seuil-Presses de Sciences Po, 2008 ].
À cette époque-là, si je n'avais pas eu l'opportunité de prendre la direction de la médiathèque de l'Alliance française de Shanghai (AFS), j’aurais décidé de m'inscrire en université pour faire des études intensives de chinois, dont le système linguistique est fascinant [WANG Hongyuan, Aux sources de l'écriture chinoise, Pékin : Sinolingua, 1997 ]. Depuis, le fait de travailler en milieu franco-chinois puisque 90 % des lecteurs et du personnel administratif sont chinois, m'a permis de ne plus être totalement handicapée. Après un vécu personnel, voici donc un aperçu du professionnel, en parcourant la chaîne documentaire.


DR - "Le Petit Prince", deuxième site de la médiathèque de l'AFS, spécialisée dans la jeunesse.

tout pareil, tout différent

Le travail à la médiathèque de l'AFS est identique à celui dans les bibliothèques françaises et en même temps dépaysant. L'AFS existe depuis 1992, en coopération avec l'Université du temps libre. Elle a pour vocation, comme toutes les antennes de l’Alliance française, d'enseigner le français en tant que langue étrangère (FLE) et est une association autofinancée. Notre médiathèque a été créée en 1999. En 2008, elle compte plus de sept mille titres de livres, un millier de disques – CD, cédéroms, DVD – et est partagée sur deux sites, le deuxième, le Petit Prince, créé en 2006, étant spécialisé dans la jeunesse. Les deux premières responsables étaient des professeurs de FLE à mi-temps. La première médiathécaire, Estelle Chirurgien [CHIRURGIEN Estelle, MARCIL Claude, Comment trouver. La recherche d’information planétaire. Sainte-Foy (Québec) : Éd. Multimondes, 2001 ], a développé le site à partir de 2003. En 2007, l'AFS a formé plus de quatre mille quatre cents étudiants, la médiathèque comptait environ deux mille lecteurs dont mille actifs.

public local et francophone

Notre public est constitué à 85 % par des étudiants, chinois, de l'AFS. Leurs besoins sont linguistiques – apprentissage du français – et culturels – préparation de séjour en France, où partent 51 % des étudiants de l'AFS. Une petite minorité des lecteurs est constituée de francophones natifs venant se servir des seules ressources documentaires en libre accès : les bibliothèques de l'École franco-allemande n’acceptent que leurs élèves, la bibliothèque municipale de Shanghai a un accès réservé aux collections en langues étrangères, etc. Et imaginez une ville de dix-neuf millions d'habitants, six mille foyers français recensés, sans librairie française… à part quelques rayons dans la librairie des langues étrangères.
Comment se comportent les lecteurs ? Le public chinois est pétri d'une double tradition, le confucianisme et le peu-de-services, ainsi qu'une dimension culturelle extrêmement puissante, le concept de face. Pour caricaturer, on ne pose pas de question afin de ne pas perdre la face.Lorsque je suis seule au comptoir d'accueil, je vois des étudiants jeter un coup d'oeil et ne pas oser entrer. Débutant, ils se disent qu'ils ne vont pas se faire comprendre de la Française et font demi-tour malgré notre panneau avec le vocabulaire de base pour échanger.
La connaissance des rayons est plus topographique que topologique : l'usage du catalogue informatisé reste rare. La notion de silence reste assez relative, entre les climatiseurs à air pulsé, les portables qui sonnent et les travaux incessants dehors. Mais les siestes, tête sur le dossier des sièges ou sur une pile de livres [sic] sont incontournables. Pour les transactions, il y a les bouchons du week-end : l'AFS tourne à plein les samedis et les dimanches et, bien qu'ouverte 7 jours sur 7, huit heures par jour sans interruption avec deux fois des nocturnes, la médiathèque connaît la déferlante des moments de pause des cours. Des lecteurs rendent aussi leurs emprunts par le biais de leur chauffeur, ou par coursier – un service aussi développé que l'envoi de colis, ici.


DR - les périodiques, seules ressources documentaires en libre accès.

accrocs et joies

Les circuits d'acquisition étaient un vrai casse-tête au début. Selon le support, ils sont complètement différents depuis la France : imprimés, disques de musique ou de film, revues, livres pédagogiques, dédouanement ou pas. Pour les livres achetés à Shanghai, je suis démarchée par des intermédiaires – une composante importante du système chinois…– censés faciliter la commande, mais incapables de vous donner un recensement cohérent des dernières traductions du chinois vers le français. Il n'existe qu'un outil papier trimestriel en guise de recensement bibliographique et la seule façon d'être au courant des publications est d'arpenter régulièrement des salons, des librairies et de se faire connaître des éditeurs, régionaux de préférence car les professions du livre sont extrêmement régionalisées [COULETTE Pascale, Un siècle de bibliothèques publiques en Chine, BBF, t.49, no5, 2004. En ligne sur : bbf.enssib.fr ].
Le traitement des documents comportait un double enjeu : faire du catalogage en chinois sans connaître la langue et avec un logiciel ne permettant plus d'afficher les deux systèmes d'écriture en parallèle [Le progiciel Agate, de Agate Distribution, version Unicode prévue pour fin 2008]. La solution trouvée fut alors aussi double : former une collaboratrice chinoise et attendre que le ministère des Affaires étrangères nomme une tête de réseau. Et puis, ne pas prétendre faire du catalogage à la manière de la Bibliothèque nationale de France, mais s'adapter aux besoins locaux : développer des cotes maison – mon prédécesseur Thierry Morel avait imaginé un indice 490 pour le FLE, par exemple – et proposer des signalétiques spécifiques – une tête de panda pour les livres les plus faciles à lire. J’ai aussi appris à gérer une télémaintenance faite depuis la France avec les six heures de décalage et les lenteurs du réseau internet. Vous l'aurez deviné, je ne me suis jamais ennuyée!
Des animations ? Oui, bien sûr! Elles marchent d'autant mieux qu'il y a dégustation :apéro-philo, veillée littéraire de Noël, heure du conte et goûter… Cependant, la soirée du Printemps des poètes 2006 avait montré des étudiants très investis et n'hésitant pas àdéclamer et prendre la parole.

profession ou sinécure

Je n'ai pas encore parlé de mon équipe. Nous échangeons au sein du réseau des médiathèques des antennes Alliance française de Chine et nous réunissons une fois l’an. Sinon, je travaille avec une et maintenant deux collaboratrices chinoises à temps plein de 40 heures, recrutées au sortir de l'école pour leur niveau de français. Impossible de trouver des bibliothécaires francophones déjà formées. Et la profession ici s'apparente plutôt à une sinécure, ce qui ne lui donne pas une bonne image et expliquera en partie le taux de rotation de mon équipe. Chers collègues, cela vous rappelle peut-être un problème récurrent de la profession?


"je voudrais m'inscrire à la médiathèque"


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