les dix mille livres parfumés d'une médiathécaire en Chinekarine lespinasse-sabourault
archimag - juillet/août 2008 Maître de conférences en sciences de l'information, université de Paris 8, en détachement à la médiathèque de l'Alliance française de Shanghai, Karine Lespinasse- Sabourault nous raconte son vécu de responsable de la médiathèque de l’Alliance française à Shanghai depuis 2005.
départ difficileJe garde un très mauvais souvenir de mes premières semaines à Shanghai en mars 2005. D'une part, il y a un ajustement nécessaire – à l’alimentation, à la pollution...Cela s'est traduit pour nous par une période de grosse fatigue. Et surtout, imaginez-vous dans une posture extrêmement déstabilisante pour une professionnelle de l'information: Vous voilà sourde, aveugle et muette [Voir le film Lost in translation de Sophia Coppola]. Vous ne comprenez pas ce qu'on vous dit – votre interlocuteur parle rarement anglais. Vous ne comprenez rien aux systèmes d'information quotidiens – panneaux de signalisation, journaux, plans de bus… tous en chinois. Vous n'arrivez pas à vous faire comprendre malgré vos efforts pour maîtriser ce difficile quatrième ton qui descend et des consonnes nouvelles. Vous tombez sur les pages jaunes en anglais et vous vous croyez sauvée : que nenni, elles sont payantes et le répertoire nécessairement incomplet. Ne parlons pas de l'usage du web, où la page en anglais, quand elle existe, n'ouvre que sur des pages en chinois [HASKI Pierre, Internet et la Chine, Seuil-Presses de Sciences Po, 2008 ].
tout pareil, tout différentLe travail à la médiathèque de l'AFS est identique à celui dans les bibliothèques françaises et en même temps dépaysant. L'AFS existe depuis 1992, en coopération avec l'Université du temps libre. Elle a pour vocation, comme toutes les antennes de l’Alliance française, d'enseigner le français en tant que langue étrangère (FLE) et est une association autofinancée. Notre médiathèque a été créée en 1999. En 2008, elle compte plus de sept mille titres de livres, un millier de disques – CD, cédéroms, DVD – et est partagée sur deux sites, le deuxième, le Petit Prince, créé en 2006, étant spécialisé dans la jeunesse. Les deux premières responsables étaient des professeurs de FLE à mi-temps. La première médiathécaire, Estelle Chirurgien [CHIRURGIEN Estelle, MARCIL Claude, Comment trouver. La recherche d’information planétaire. Sainte-Foy (Québec) : Éd. Multimondes, 2001 ], a développé le site à partir de 2003. En 2007, l'AFS a formé plus de quatre mille quatre cents étudiants, la médiathèque comptait environ deux mille lecteurs dont mille actifs. public local et francophoneNotre public est constitué à 85 % par des étudiants, chinois, de l'AFS. Leurs besoins sont linguistiques – apprentissage du français – et culturels – préparation de séjour en France, où partent 51 % des étudiants de l'AFS. Une petite minorité des lecteurs est constituée de francophones natifs venant se servir des seules ressources documentaires en libre accès : les bibliothèques de l'École franco-allemande n’acceptent que leurs élèves, la bibliothèque municipale de Shanghai a un accès réservé aux collections en langues étrangères, etc. Et imaginez une ville de dix-neuf millions d'habitants, six mille foyers français recensés, sans librairie française… à part quelques rayons dans la librairie des langues étrangères.
accrocs et joiesLes circuits d'acquisition étaient un vrai casse-tête au début. Selon le support, ils sont complètement différents depuis la France : imprimés, disques de musique ou de film, revues, livres pédagogiques, dédouanement ou pas. Pour les livres achetés à Shanghai, je suis démarchée par des intermédiaires – une composante importante du système chinois…– censés faciliter la commande, mais incapables de vous donner un recensement cohérent des dernières traductions du chinois vers le français. Il n'existe qu'un outil papier trimestriel en guise de recensement bibliographique et la seule façon d'être au courant des publications est d'arpenter régulièrement des salons, des librairies et de se faire connaître des éditeurs, régionaux de préférence car les professions du livre sont extrêmement régionalisées [COULETTE Pascale, Un siècle de bibliothèques publiques en Chine, BBF, t.49, no5, 2004. En ligne sur : bbf.enssib.fr ]. profession ou sinécureJe n'ai pas encore parlé de mon équipe. Nous échangeons au sein du réseau des médiathèques des antennes Alliance française de Chine et nous réunissons une fois l’an. Sinon, je travaille avec une et maintenant deux collaboratrices chinoises à temps plein de 40 heures, recrutées au sortir de l'école pour leur niveau de français. Impossible de trouver des bibliothécaires francophones déjà formées. Et la profession ici s'apparente plutôt à une sinécure, ce qui ne lui donne pas une bonne image et expliquera en partie le taux de rotation de mon équipe. Chers collègues, cela vous rappelle peut-être un problème récurrent de la profession?
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pourquoi venir dans l'Empire du milieu ? C'est plutôt la Chine qui nous a choisis, mon mari ayant eu une proposition de poste intéressant dans une usine du groupe dont il est salarié. Nous sommes arrivés avec soixante heures de chinois en poche et une connaissance très limitée du pays et de sa culture. Après trois ans, nous en avons toujours une vision partielle. Mon témoignage ne décrit pas la Chine, trop diverse, dynamique et profonde. De toute façon, il serait impossible de l’appréhender en quelques lignes.


