« les archivistes se sont accoutumés au rôle de Cendrillon »
Sonia Combe est historienne, spécialiste du monde communiste, et ex-conservateur du département des archives de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC).
Lors des débats qui ont accompagné la loi sur les archivesi en 2008, vous affirmiez que « la direction des Archives de France n’est jamais allée jusqu’au bout de ses prérogatives ». Que vouliez-vous dire?
je voulais dire que, contrairement à la BNFi et aux bibliothèques universitaires qui se sont battues et ont tapé du poing sur la table pour être mieux traitées, les archivistes n’ont pas osé s’opposer à l’État pour obtenir un meilleur budget. Dans les années 1930, un célèbre archiviste disait : « Nous sommes le Cendrillon de ce ministère ». Les archivistes se sont accoutumés à ce statut ! Tout le monde sait que les Archives nationalesi sont dans un état déplorable. J’ai récemment assisté à un séminaire consacré à la gestion des archives ottomanes en Turquie : il y a plus d’archivistes en ce pays pour s’occuper des archives de l’époque ottomane que d’archivistes en France pour l’ensemble des archives contemporaines, modernes et médiévales. On a le sentiment que la direction des Archives de France n’a jamais osé mener d’actions. La première action de la DAF remonte à la création du futur centre de Pierrefitte-sur-Seine.
À la même époque, vous critiquiez la frilosité du corps des archives et affirmiez que les archivistes sont très souvent mieux formés pour travailler sur un manuscrit du XIVe siècle que sur les archives contemporaines. Les écoles françaises sont-elles incapables de former des archivistes de haut niveau ?
Je me réjouis que les archivistes soient formés à la lecture et au traitement de documents remontant à l’époque carolingienne, mais je constate que les archivistes doivent, le plus souvent, collecter et traiter des documents contemporains. L’enseignement de l’École des chartes, malgré quelques évolutions, privilégie une Histoire qui s’arrête en 1914 ! Je pense qu’au moins la moitié des archivistes devrait être formée à l’histoire contemporaine. Si les archivistes étaient sensibilisés à l’époque 1940-1945, et pas seulement au grec et au latin, ça éviterait des pilonnages intempestifs.
Des destructions intentionnelles ou involontaires ?
Il est difficile de trancher entre les deux. Des pilonnages sont parfois effectués par manque de place, mais je constate que les archives relatives aux « frais de bouche » de Jean Tiberi, à la mairie de Paris, ont disparu… Pour la période 1940-1945, il est inconcevable de pilonner des archives comme on pourrait le faire pour la période 1972-1976 : les deux périodes n’ont pas la même portée historique.
En 2006, l’Association des archivistes français avait organisé un colloque consacré aux archives des hommes politiques. Henri Zuber, alors son président, estimait qu’il existe une destruction incompressible de dossiers qui échappent au contrôle de l’archiviste. Qu’en pensez-vous?
C’est extraordinaire ! Monsieur Zuber fait partie des gens qui sont fatalistes, comme si la France était une république bananière. Il faut savoir s’imposer, malheureusement les archivistes ne s’imposent pas. Je vais vous rapporter un témoignage révélateur : un archiviste, quelqu’un d’intelligent et courageux, qui était en mission au ministère de l’Intérieur, a essayé de conserver tous les documents qui pouvaient l’être. Malheureusement, il était bien seul… Lorsqu’il a quitté le ministère, son successeur a préféré fermer les yeux. Il y a une forme de démission des archivistes.
Vous êtes conservateur du département des archives de la Bibliothèque de documentationi internationale. Quelles sont les spécificités de ce fonds d’archives?
Aux Invalides, nous conservons le fonds iconographique : affiches, photographies, peintures, cartes postales… À Nanterre, nous conservons les autres types d’archives privées, qui nous sont confiées par des associations – la Ligue des droits de l’homme, les associations d’immigrés russes, le service oecuménique d’entraide Cimade… – ou des personnes privées – l’écrivain David Rousset, l’historien Robert Aron… Nos fonds les plus anciens datent de 1914, environ. Les associations ou personnes privées qui nous confient leurs archives nous choisissent parce que nous les traitons plus rapidement que les Archives nationales, où le manque de personnel se fait cruellement ressentir. De plus, à la BDIC, les archives sont facilement accessibles, alors qu’aux Archives nationales, la loi d’accès aux documents peut être interprétée de façon restrictive.
Votre travail d’historienne du monde communiste a commencé avant l’effondrement du mur de Berlin en 1989. Pouviez-vous alors accéder aux archives?
Les chercheurs n’essayaient même pas de faire une demande auprès des autorités tant une réponse négative était assurée ! Seule la période relative à la révolution bolchevique était accessible, car elle était favorable au régime. Dans les années 1990, alors que la situation politique et économique était chaotique, des historiens soudoyaient les archivistes pour accéder à certains documents. À partir de 1992, dans l’ancienne Allemagne de l’Est, les archives de la Stasi se sont progressivement ouvertes. Pour autant, tout n’est pas accessible, en particulier les archives de la répression du KGB en Russie. Tout dépend de la période, des centres d’archives et des responsables.
Le pouvoir communiste accordait-il une importance particulière aux archives ?
En un sens oui : il fallait les préserver du regard des citoyens… L’attention aux archives variait selon les pays. En Allemagne de l’Est avec l’école prussienne, en Hongrie ou en Pologne, il existait une forte tradition archivistiquei.
Dans l’ouvrage que vous avez coordonné (Archives et histoire dans les sociétés postcommunistes, éditions La Découverte), vous affirmez que les archives n’ont pas été constituées pour les historiens mais pour les besoins propres de l’administration. Quelles précautions les historiens doivent-ils prendre?
Je dis souvent aux étudiants qu’avant de lire un dossier d’archives, ils doivent se demander qui l’a créé, dans quel but et à quel moment. Il est évident que les archives policières ont été constituées dans un but de surveillance et de répression et que les archives de la sécurité sociale permettent de percevoir un individu à travers ses maladies. Dans les deux cas, chaque institution privilégie sa vision du monde. Il faut toujours croiser les archives et, j’insiste sur ce point, prêter de l’attention aux témoignages oraux.
Sonia Combe est commissaire de l’exposition Berlin : l’effacement des traces, 1989-2009, tenue à la BDIC, Hôtel national des invalides à Paris, du 20 octobre au 31 décembre 2009.
