Publicité

Vu de Montréal : L'enseignement de la veille, une mosaïque propre au Québec

  • ordinateur corres.jpg

    Suite à la publication de son livre « Veille stratégique et PME » (Puq, 2000), on peut dire que Pierrette Bergeron fut la grande pionnière de l’émergence et de l’ancrage de la veille stratégique au Québec. (Visualhunt.com)
  • Nos cousins québécois ont mis en place une multitude de formations dans le domaine de la veille. Enseignants, chercheurs et chefs d’entreprise font le point sur les initiatives lancées dans la Belle Province. 

    [De notre correspondante au Québec] Tremplin en Amérique du Nord, portant à la fois les empreintes anglo-saxonnes et latines, le Québec est unique en son genre. C’est ce qui en fait sa richesse légendaire, et ce dans tous les domaines. L’enseignement, comme partout, a suivi des bouleversements sans pareils. Le Québec encore jeune porte sans contredit une histoire académique forte. La formation sur la veille au Québec a de la même façon vécu beaucoup de soubresauts, au rythme non évident des changements politiques, économiques, technologiques et sociaux. 

    Petite histoire de la veille au Québec 

    « La veille stratégique est une fonction qui s’inscrit dans une pratique de gestion des ressources de l’information pour rendre l’organisation plus intelligente et compétitive ». C’était en 2000. C’est ainsi que le concept de veille au Québec prit officiellement naissance, suite aux recherches menées sur ce sujet par Pierrette Bergeron, professeure agrégée à l’École bibliothéconomie et des sciences de l’information (Ebsi) de l’Université de Montréal.

    Des grandes entreprises telles que Bombardier, Molson ou Alcan ne seraient pas devenues ce qu’elles sont aujourd’hui sans la veille. Il s’en faisait depuis longtemps, sous des noms différents. La veille n’était pas intégrée dans une démarche structurée. Suite à la publication de son livre « Veille stratégique et PME » (Puq, 2000), on peut dire que Pierrette Bergeron fut la grande pionnière de l’émergence et de l’ancrage de la veille stratégique au Québec.

    Il est sidérant de voir à quel point les recommandations émises sont encore vraies aujourd’hui. « C’est le rôle du gouvernement d’identifier les tendances et d’introduire des changements favorables au développement durable de l’économie… Il aurait fallu consacrer non seulement à la veille, mais aussi à la gestion stratégique de l’information, le même genre d’effort de sensibilisation et de formation consacré à la gestion de la qualité dans les années 1980 […]. »

    Le premier cours sur la veille 

    Dans le cadre du programme de la maîtrise en sciences de l’information à l’Ebsi, le premier cours sur la veille stratégique fut créé par Pierrette Bergeron. Pas étonnant ! Réjean Savard, professeur titulaire à l’Ebsi précise qu’une des caractéristiques majeures de l’enseignement à cette école, bien propre au Québec, est « la convergence entre les métiers », soit la bibliothéconomie, l’archivistique, la gestion des documents électroniques, voire même la muséologie et bien entendu la veille. C’est « un programme très ancré dans le milieu universitaire et très solide », affirme Réjean Savard.

    Des offres de formation en mosaïque 

    Dans le milieu francophone, d’autres universités ont alors emboîté le pas. L’Université du Québec à Trois-Rivières, l’université Laval à Québec, HEC Montréal et autres offrent un cours sur la veille à laquelle s’intègrent l’intelligence économique et l’intelligence d’affaires.

    Parallèlement à l’évolution des politiques gouvernementales du Québec sur la recherche et l’innovation, une panoplie de programmes de formations sur la veille stratégique et leur mise en œuvre ont vu le jour, à la fois au sein du gouvernement et auprès des entreprises.

    Au gré de cette évolution, les offres de formation se sont considérablement multipliées. Elles sont données par différentes associations professionnelles, des firmes ou des consultants.

    Une mosaïque riche et déstabilisante

    La diversité des offres de formation en veille n’est pas toujours évidente pour les organismes qui en ont vraiment besoin. Une PME dans le domaine de l’usinage dans la région de Québec faisait récemment part de son malaise : « Mais, finalement la veille, ça ressemble à quoi ? ». Besoin de formation, vraiment ?

    La formation sur la veille évolue beaucoup (outils, analyses, méthodes ou paradigmes), mais pas encore suffisamment en fonction des réels besoins du marché. Francine Masson, présidente, fondatrice des MPII.ca, déclarait que faute de veille rigoureuse sur « les règlements et changements qui peuvent affecter les produits ou les technologies existantes », un de ses clients avait frôlé la faillite.

    Être sensibilisé à la veille ne suffit donc plus. Il faut se l’approprier par la formation. Geneviève Drolet, maître en sciences de l’information, ajoute que les « professionnels de l’information stratégique […] doivent mieux faire connaître leur expertise unique et leurs grandes réussites, et surtout s’insérer dans des réseaux mondiaux de professionnels qui partagent le même métier ».

    Une synergie entrepreneuriale propre au Québec

    La création de nombreuses alliances ou partenariats universitaires avec les entreprises, la réalisation d’études de cas (HEC Montréal) ou l’implication dans le milieu (organismes municipaux, entreprises et autres) sont les témoins d’une « approche-terrain » propre au Québec. À titre d’exemple, à l’École de technologie supérieure (ETS) de Montréal, j’ai créé et donne le cours « Gestion de l’information, veille et prise de décision stratégique dans un contexte d’innovation ». Il consiste en la réalisation d’un projet de veille en entreprise. L’entreprise est le client, l’équipe d’étudiants doit livrer !

    Former ou pratiquer ?

    Les quelques acteurs de la veille récemment contactés confirment que les efforts de formation doivent être portés sur l’apport de solutions concrètes et ciblées aux besoins des organismes. Le « processus de veille doit faire partie intégrante des processus d’affaires et être en support aux processus décisionnels », souligne Richard Martin, président de Collab Innovation. Avis aux formateurs !

    Et les outils de veille qui reviennent sans cesse dans les discussions ! Mais encore faut-il « faire passer avant la stratégie d’entreprise », insiste Françoise Mommens, spécialiste vigie de marché et intelligence d’affaires.

    Quand le manuel de formation reste sur les tablettes, on a un problème ! Antoine Montoux, expert en veille stratégique, expose son idéal pédagogique de la formation en trois expressions : « Définition et description de la veille, démonstration avec des exemples québécois et actions-mise en pratique ». Bénédicte Simi, de Consultants VigieStrat, ne peut pas concevoir une formation sans l’axer « sur la curiosité et la persévérance nécessaires afin d’obtenir des résultats satisfaisants et opérationnels dans la recherche d’information ». « Parvenir au résultat souhaité exige de développer des schémas de pensée inédits et évolutifs ». 

    Synchroniser, synchronisons…

    « Il est clair qu’un des vecteurs de croissance de l’économie québécoise sera la recherche et l’innovation », a écrit l’Association pour le développement de la recherche et de l’innovation du Québec, suite au dernier remaniement ministériel du gouvernement du Québec. Innovation oblige, le gouvernement a renommé un de ses ministères « ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation ». Très bien. Mais on ne dira jamais assez que la veille est un soutien à l’innovation. Encore faut-il « mobiliser, stimuler, mais aussi synchroniser » tel que le dit un abonné du quotidien Le Devoir à propos de la nouvelle désignation de ce ministère.

    Il est crucial de « développer une politique intégrée de gestion de l’information et des connaissances […] dans une stratégie à long terme », recommandait Pierrette Bergeron. L’une (innovation) ne va pas sans l’autre (information stratégique).

    Alors, mosaïque des offres de formation de veille ? C’est leur couleur et leur atout au Québec.

    Mais en autant que ces offres priorisent la « gestion stratégique de l’information », dit Pierrette Bergeron. Quant à moi, en autant que l’analyse et les orientations stratégiques soient privilégiées sur les outils quels qu’ils soient et que les formations soient orchestrées par les professionnels en sciences de l’information.

    Élisabeth Lavigueur
    [Présidente Infocyble]

     

    À lire sur Archimag

    Le chiffre du jour

    C'est le nombre de documents relatifs aux attentats du 13 novembre 2015 et mis en ligne sur le site des Archives municipales de Paris.

    Recevez l'essentiel de l'actu !

    Le Mag

    Tout Archimag, à partir de 9,50 €
    tous les mois.