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Comment travaille la documentation des peintures du Musée du Louvre ?

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    Imaginez la taille du service de documentation d'un musée disposant de 12 000 tableaux ! (Photo via Visual hunt)
  • Aude Gobet est depuis novembre 2014 la responsable du service d'études et de documentation du département des peintures du Musée du Louvre, qui réunit sur deux niveaux de l'aile de Flore la documentation des oeuvres et la documentation générale des peintures du musée.

    Quelle est la mission de votre service ?

    Sa mission est la même depuis sa création en 1936 : la conservation de toutes les archives scientifiques sur les peintures du Musée du Louvre. Ce lieu devait en effet permettre aux documentalistes de dépouiller les publications afin d'y récupérer les informations qui concernaient les tableaux ou encore aux conservateurs de se transmettre les informations accumulées. Il fallait donc que celles-ci soient classées et organisées de façon cohérente pour ensuite servir à créer les catalogues du musée.

    À ces informations s'ajoutaient également tout ce qui concernait la vie de l'œuvre matérielle et son importance scientifique, tels que les rapports de restauration, afin de pouvoir suivre l'évolution de la connaissance sur ces oeuvres. En plus de cette mission de « conservation » s'ajoutait celle de les rendre accessibles, de les valoriser et de diffuser la connaissance sur les oeuvres que le musée possède.

    La documentation d'un musée disposant de 12 000 tableaux doit être considérable !

    En effet ! Et ce n'est pas tout : car au fur et à mesure des années, le musée s'est rendu compte qu'en plus de ces dossiers sur les oeuvres, les conservateurs pouvaient être également amenés à travailler sur l'intégralité de l'œuvre d'un artiste ou à contextualiser nos tableaux pour les besoins d'une exposition ou d'une publication. Il était donc intéressant de conserver cette importante masse d'informations (notes manuscrites, photocopies, tirés à part, fascicules, etc.) et de l'organiser comme on le faisait pour les dossiers d'œuvres : par école, par siècle et par artiste. Cette documentation, que nous appelons « documentation générale » a pris une ampleur considérable dans les années 70 sous l'impulsion du conservateur Jacques Foucart, lequel a pressenti qu'on ne pourrait faire des catalogues raisonnés des artistes les moins connus qu'en accumulant le plus possible de documents de provenances et de qualités différentes ; seule cette accumulation permet à l'historien d'art de voir émerger des tendances, des problématiques ou de porter un jugement.

    « C'est avant tout pour les historiens de l'art que notre service existe : en créant la matière dont ils ont besoin. »

    Conservez-vous d'autres types de documents ?

    Oui, nous conservons également « la matière grise » des historiens d'art qui ne savent que faire de leur documentation, manuscrite ou photocopiée, une fois leurs travaux de recherche terminés ou lorsqu'ils prennent leur retraite. C'est le cas notamment de grands historiens d'art, tels Michel Laclotte, qui nous a déjà donné une partie de sa documentation, et Pierre Rosenberg, qui a déclaré qu'il le ferait le moment venu.

    Comment s'organise votre service ?

    Nous conservons au premier étage la documentation des oeuvres appartenant au Louvre (que ces oeuvres soient in situ ou déposées dans d'autres institutions) avec un ensemble d'outils permettant de s'orienter dans les dossiers (dictionnaires iconographiques, dictionnaires d'artistes, inventaires, catalogues, etc.).

    Le deuxième étage est consacré de son côté à la documentation générale sur les peintres du 15e au 19e siècle (ceux nés avant 1820), classés par école, par siècle et par ordre alphabétique.

    Nous avons également d'autres documentations annexes, que nous souhaitons valoriser, comme celles sur les collectionneurs, les marchands et les mécènes. Nous conservons également une documentation sur les donateurs de peintures au Louvre, une autre sur les personnalités et historiens de l'art, ainsi que des documents spécifiques sur l'histoire du département des peintures. Nous disposons par ailleurs d'une partie topographique, ainsi qu'une petite partie iconographique. Enfin, nous conservons notre très intéressante collection de catalogues de vente, français et étrangers, de la fin du 18e siècle à nos jours.

    Le numérique a-t-il bouleversé votre manière de travailler ?

    En effet, les nouveaux historiens d'art et les jeunes conservateurs 

    travaillent de plus en plus sur ordinateur. De plus, nous réalisons une veille sur internet, notamment sur les périodiques qui ne sont diffusés qu'en ligne, mais nous nous contentons pour le moment de photocopier les articles et de les mettre dans nos dossiers papier. Nous réfléchissons donc évidemment à nous doter de dossiers numériques, mais devons trouver une technique simple, souple et peu onéreuse de nous y prendre. Si nous y travaillons et avons bon espoir pour que notre nouvelle méthode de travail soit effective avant la fin de l'année, il serait fou de penser, compte tenu de la somme de nos documents - 2,5 millions de documents en 2013 sur 1 566 mètres linéaires - que nous pourrions numériser tout l'existant.

    « Cette documentation est le seul endroit où les mondes du musée, de l'université et du marché de l'art se croisent quotidiennement »

    Qui vient consulter les documents ?

    3 000 personnes viennent chaque année visiter notre service, issues d'univers très différents. D'abord les étudiants, mais seulement sur rendez-vous avant la quatrième année d'études supérieures. Nous accueillons également les conservateurs du Louvre et d'autres institutions, ainsi que des universitaires. Ensuite, nous entretenons un lien particulier avec le marché de l'art, puisque les experts et les commissaires priseurs chargés d'expertiser des tableaux viennent chez nous depuis toujours pour confronter l'œuvre sur laquelle ils travaillent avec ce qui existe dans nos dossiers. Enfin, nous accueillons tous les amateurs et les collectionneurs d'art qui en feraient la demande. Cette documentation est donc l'un des très rares endroits où les mondes du musée, de l'université et du marché de l'art se croisent quotidiennement.

    Vous êtes la première personne à diriger ce service qui ne soit pas conservatrice. Quel est votre parcours ?

    Celui-ci n'est pas très classique. Je me destinais au départ au marché de l'art avant de me tourner finalement vers la recherche en histoire de l'art, puis l'enseignement. Une fois mon doctorat en histoire de l'art obtenu à l'université Paris 1, j'ai effectué un intérim de six mois en tant que conservatrice au musée des Beaux-arts de Lyon, puis y ai dirigé son service culturel. De retour à Paris, j'ai finalement intégré les services éducation du Louvre, chargée de ses relations avec l'enseignement supérieur, avant de prendre la direction de la documentation des peintures en novembre 2014.

    Selon moi, le fait de venir de l'université et d'être passée par un musée tout en ayant commencé par le marché de l'art me plaçait justement à la croisée des trois mondes qui fréquentent ce lieu. D'ailleurs, je pense qu'il est souhaitable que ce service soit dirigé par un historien de l'art, car c'est avant tout pour eux qu'il existe : en créant la matière dont ils ont besoin. C'est la philosophie de mon équipe, constituée de femmes incroyables et passionnées qui ont pour la plupart un double cursus en documentation et en histoire de l'art : accumuler, non pas pour elles, mais pour la communauté scientifique.

    Quels sont vos projets à venir ?

    Nous avons d'abord le projet de numériser notre dépouillement de catalogues de vente. De plus, le directeur du département des peintures, Sébastien Allard, m'a confié la mission de faire de cette documentation le coeur du département : cela passe par l'accueil des chercheurs, seuls ou en groupe, mais aussi par le soutien des liens des conservateurs avec la communauté scientifique. J'ai donc commencé par organiser des séances de formation découverte à la recherche documentaire pour les étudiants. Nous essayons également, en lien avec les conservateurs, d'accueillir des groupes de recherche ou de réflexion, et pourquoi pas demain des séminaires réguliers. Nous aimerions développer ces rendez-vous dans les prochaines années afin de devenir un véritable lieu d'échange, car ce qui fait, entre autres, la richesse de notre service, c'est justement l'accueil d'un public extrêmement divers qui se croiserait plus difficilement autrement.

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