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Comment favoriser la littératie informationnelle ?

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    La connaissance (personnelle) médiatisée, relayée, commentée, étayée prenant une place plus prégnante que le savoir scientifique, moins populaire au sens algorithmique du terme. (CollegeDegrees360 via Visual Hunt / CC BY-SA)
  • Tout pousse aujourd’hui au numérique, dans l'entreprise comme à l’extérieur, cela devient même une obligation. Le numérique donne l'accès au savoir et permet tout simplement de travailler. Mais que faire pour les personnes souffrant d'"incompétence informationnelle" ?

    1. Pour une définition de la littératie informationnelle

    La littératie informationnelle - en anglais “information literacy” - est « l’alphabétisation dans le domaine de l’information ». Cette expression  semble avoir été utilisé pour la première fois en 1974, par Paul Zurkowski, président de l’US Information industries association, et était appliquée à l’activité industrielle et commerciale afin de résoudre des problèmes d’information.

    Dans le domaine des bibliothèques, c’est l’Association des bibliothèques américaines (American library association, ALA), en 1989, qui précise que « to be information literate, a person must be able to recognize when information is needed and have the ability to locate, evaluate and use effectively the needed information”.

    Trouver, évaluer et exploiter

    Si la notion « d’information literacy » peut se définir aujourd’hui comme être compétent dans l’usage de l’information, cela « signifie que l’on sait reconnaître quand émerge un besoin d’information et que l’on est capable de trouver l’information adéquate ainsi que de l’évaluer et de l’exploiter » (Chevillote, 2005 ). « La recherche d’information (à visée documentaire et de construction de connaissances) est une activité complexe qui exige du lecteur-utilisateur la maîtrise d’environnements techniques et de pratiques documentaires, de notions sur son objet de recherche, d’orientation spatiale dans les espaces virtuels, de résolution de problèmes, de prise de décision… Les compétences requises sont nombreuses » (Juanals, 2003).

    2. L’information au centre

    Ainsi, on peut dire que maîtriser l’information correspond à la capacité de chacun d’apprendre à utiliser effectivement et efficacement l’information au travers d’opérations de recherche, d’extraction, d’organisation, d’analyse et d’évaluation, à des fins concrètes de prise de décisions ou de résolution de problèmes dans la société. En effet, dans le contexte économique, éducatif et social actuel, l’information est numérique, abondante et facile d’accès pour le plus grand nombre. Les savoirs eux semblent en constante évolution, parfois mouvants ou même en permanence remis en question. Les nouvelles pratiques informationnelles interrogent les modalités de travail ainsi que les dispositifs qui organisent la mise à disposition de l’information.

    C’est dans ce contexte que le numérique est largement promu, car il est censé à la fois faciliter l’appréhension de savoirs complexes et faciliter-adapter-changer les pratiques professionnelles en s’appuyant sur des méthodes et des outils numériques. Le terme de « numérique » semble supplanter un certain nombre d’autres expressions, comme « technologies de l’information et de la communication », ou encore « société de l’information ». Du point de vue de l’information, elle est qualifiée de numérique pour signifier cette matérialité particulière qui provient d’un processus de numérisation. Ce qui signifie que l’information subit un processus pour être numérique, elle ne naît pas numérique, elle le devient.

    Isolement dans le processus d’apprentissage

    Du point de vue des dispositifs, il s’agit d’une organisation particulière des informations numériques traitées et mises ensemble pour être communiquées dans des systèmes cohérents. On peut dire que l’on a des dispositifs qui permettent de proposer des informations sous la forme de contenus organisés grâce à des technologies et des outils numériques en vue d’une diffusion à un public donné. Ces dispositifs s’appuient sur une nécessaire autonomie des usagers et renvoie dans certains cas à un isolement dans le processus d’apprentissage. Les difficultés ne proviennent pas de l’accès à l’information, aujourd’hui largement facilité, mais plutôt des difficultés de sélection et d’appropriation de ces informations (Baltz, 2013) qui interrogent également les processus de médiation (au sens de tiers, d’interfaces qui accompagnent l’usager et facilitent les usages). Ce qui reste central dans ses problématiques, c’est l’information et son rôle face au partage des savoirs.

    3. Mais qu’est-ce que l’information ?

    L’information est considérée comme l’aspect cognitif du contenu de la communication à partir du moment où les acteurs lui reconnaissent un sens. L’information n’est donc pas une donnée préconstruite, ni une ressource transmise par un canal, elle est une connaissance construite et circulante dans des processus de communication, elle est utile, plus ou moins spécialisée et plus ou moins durable. Elle est inscrite sur un support, ce qui lui permet d’être véhiculée en s’affranchissant du temps et de l’espace.

    L'information numérique dans l'acception sociale de son processus de création (couramment nommé web 2.0) peut donner l'illusion d'une inversion de ce paradigme. La connaissance (personnelle) médiatisée, relayée, commentée, étayée prenant une place plus prégnante que le savoir scientifique moins présent, moins visible, en tout cas moins populaire au sens algorithmique du terme. Ce sont les pratiques sociales qui prédominent en fonction des dynamiques de régulation et de médiation qui les accompagnent. Ainsi, le numérique permettrait de compléter, de valider, de communiquer des savoirs.

    Formalisation numérique des connaissances

    En effet, l’information numérique permet cette réduction du temps de l’espace et permet quelquefois même de s’émanciper de la verticalité hiérarchique de son contexte d’émission. Les entreprises ont saisi cette manne informationnelle complémentaire à la documentation grise institutionnelle, aux procédures et autre fiches de postes. Les opérateurs porteurs des connaissances nourries de leurs expériences sont désormais susceptibles de produire une formalisation numérique de ces connaissances et d’en faire profiter l’entreprise bien au-delà du simple « tuilage » nécessaire à la passation de poste. Cette information enrichie, mutualisée, bien que très contextualisée est souvent transposable. C’est tout l’enjeu du knowledge management contemporain.

    4. Quelles connaissances sont nécessaires dans la société actuelle ?

    Il paraît aujourd’hui indispensable de se recentrer sur la connaissance de l’information numérique, son organisation, son traitement, sa mise en système, sa mise à disposition (gestion raisonnée de l’information numérique dans chaque milieu professionnel). En lieu et place de la formation aux outils ou aux technologies, c’est surtout la formation à et par l’information numérique pour favoriser son usage qui paraît nécessaire.

    Pour diversifier, personnaliser, toucher le plus de personnes possibles, il faut repenser les frontières de temps et d’espace, et pour cela il paraît de plus en plus nécessaire de se former au et par le numérique, pour mieux comprendre et notamment de s’adapter aux nouveaux modes d’accès à l’information. C’est-à-dire, être en capacité de rechercher, traiter et organiser de l’information numérique en vue de l’apprentissage, connaître et prendre en compte les pratiques et les usages des professionnels en matière de numérique, accompagner différemment la construction de connaissances en prenant en compte la mise à disposition massive d’informations (enseigner et apprendre la manière dont l’information est construite (contexte d’énonciation), traitée (indexation manuelle professionnelle ou profane, indexation automatique), organisée (systèmes d’informations, moteurs de recherche, web2 et web sémantique).

    5. Comment accompagner ?

    Il s’agit alors de penser une médiation des savoirs pour accéder à des savoirs complexes, apprendre à les questionner, développer son esprit critique par un travail sur l’information. Ce travail sur l’information passe par une connaissance des processus de création, de circulation et de réception de l’information (contexte d’émission de l’information, intentionnalité, contexte de réception, modes d’appropriation de l’information). Agir, produire, réguler, médiatiser, permettre à la connaissance individuelle de participer à un mouvement de construction de savoirs collectifs sont autant d’éléments centraux à un nécessaire accompagnement. L’école, l’entreprise, la vie publique en règle générale tirent déjà profit de cette dynamique d’échange d’informations et de constructions de connaissances et de savoirs ainsi partagés.

    Savoirs de références

    C’est au moment où les algorithmes qui permettent le traitement automatique de grosses quantités d'informations sont de plus en plus perfectionnés, que le paradoxe de la création « amatrice », non experte d’information numérique prend du sens. En effet, les professionnels de la formation le savent, on n’apprend jamais mieux que lorsque l’on a à faire, à formaliser, à communiquer voire à enseigner. Or, la production d’informations numériques, même lorsqu’elle est réalisée par des profanes, permet de se projeter dans une dimension constructiviste qui élève le niveau de connaissance de l’ensemble des producteurs qui s’y impliquent. Tout l’enjeu de cette dynamique réside alors dans un ancrage nécessaire dans des savoirs de références permettant une intelligibilité de l’ensemble et une mise en perspective des informations reçues, indispensable à l’abstraction et donc à la construction de connaissances.

    Cécile Gardiès
    [Professeure de sciences de l’information et de la communication, ENSFEA]

    Michel Dumas
    [Formateur en documentation, ENSFEA]

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