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La bibliomanie au 19e siècle : quand l'amour des livres confinait à la folie

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    "Le bibliomane est un glouton qui, tourmenté d'un appétit vorace, avale tout ce qui se présente sans jamais rien digérer. Sa bibliothèque offre une image du chaos", écrit Hippolyte Lucas dans Le Siècle en 1868. (Illustration Pixabay/Comfreak)
  • La presse du 19e siècle abonde en articles sur une maladie alors dangereusement répandue parmi les classes supérieures françaises : la "bibliomanie", soit la passion de posséder le plus de livres rares possible.

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    L'amour des livres peut-il dégénérer en folie ? Pour désigner la maladie du collectionneur compulsif, la fin du 17e siècle et le 18e inventèrent un mot : la "bibliomanie". Dans L'Encyclopédie, D'Alembert décrit ainsi le bibliomane comme celui qui a "la fureur d'avoir des livres, et d'en amasser". Signe caractéristique : il accumule les pièces de collection sans prendre le temps de les lire, dépensant une fortune simplement pour posséder une édition rare, un exemplaire unique, un ouvrage imprimé sur papier spécial.

    À une époque où les livres étaient souvent des objets de luxe, ces obsessionnels se recrutaient sans surprise dans les classes supérieures. Certains furent célèbres : Mazarin possédait 30 000 ouvrages. Camille Falconet, fameux collectionneur du 18e siècle, en avait 50 000. Quant à l'Anglais Richard Heber, au début du 19e, il avait constitué une impressionnante bibliothèque de 146 000 livres rares, entreposés dans huit maisons différentes...

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    La bibliomanie, un désordre mental

    Une frénésie d’accumulation qui sera souvent interprétée comme un désordre mental. Au 19e siècle, on distingue notamment le bibliophile, simple "ami" des livres, du bibliomane, victime d'une addiction pathologique. La presse de l'époque se passionne pour le sujet et les articles relatifs à cette passion dévorante abondent. Ainsi le journal Le Drapeau Tricolore, qui écrit en janvier 1834 :

    "L’amour devient passion ; un bibliophile sera bientôt bibliomane. 

    On aime les livres, on se passionne pour eux, à tout âge, dans toute position de vie et de fortune ; mais, contrairement aux habitudes de l’amour, c’est la possession qui échauffe, active et développe la passion des livres, passion obstinée et fidèle, inquiète et dévorante, infatigable et jalouse. 

    La bibliomanie s’empare d'une existence, la tourmente et la remplit, l’enivre de jouissances douces et paisibles, la stimule de désirs capricieux et la concentre pour ainsi dire dans le corps d’une bibliothèque [...].

    C’est une sorte d’avarice, je l’avoue, qui s’affiche au lieu de se cacher, et qui tient dans ses mains une sorte de propriété nationale des monuments intellectuels et typographiques, la plupart enlevés à l’oubli et à la destruction."

    De l'amateur au fou de livres

    En septembre 1868, Hippolyte Lucas évoque à nouveau, dans Le Siècle, la distinction entre l'amateur de livres et le fou de livres, sans montrer beaucoup d'indulgence pour ce dernier :

    "Etablissons d'abord aussi nettement que possible la distinction qui existe entre le bibliophile et le bibliomane. […] Le bibliophile est un homme d'un goût délicat, un gourmet qui choisit ses mets et qui s'en assimile la substance. Il n'ignore pas ce que ses livres contiennent, car il les a dans sa mémoire aussi bien que dans son armoire [...]. 

    Le bibliomane est un glouton qui, tourmenté d'un appétit vorace, avale tout ce qui se présente sans jamais rien digérer. Sa bibliothèque offre une image du chaos […]. 

    De ce repaire s'exhale une odeur nauséabonde, une odeur de tannerie, comme dit La Bruyère, et l'on comprend qu'à moins que la science contenue dans ces ouvrages jetés pêle-mêle les uns par-dessus les autres ne se respire par le flair, le bibliomane doit être complètement étranger aux choses qui y sont renfermées. 

    Il a des livres pour dire qu'il en a [...] Sa bibliothèque est un tombeau."

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    Des bibliomanes célèbres

    En septembre 1880, le chroniqueur Francisque Sarcey cite dans un article du 19e siècle quelques cas célèbres de bibliomanie :

    "Le type du bibliomane, [...] c'est cet Anglais, M. Haukey, réunissant pour deux millions de livres érotiques, et disant à son médecin, dans le délire de la fièvre typhoïde :

    – M'apportez-vous Justine en grand papier ?

    Voilà quarante ans qu'il cherche le roman du marquis de Sade dans cette condition.

    C'est encore M. Wolfenbütel, possédant 4 751 éditions différentes de la Bible, et espérant toujours en découvrir une 4 752e.

    C'est aussi M. Marquis, le chocolatier, poussant à 10 000 francs un exemplaire non rogné du Pâtissier français, petit in 12, elzévir 1655. Le volume, orné d'un bois grossier, est mal imprimé ; la justification des pages est trop grande pour le format ; l'ouvrage, comme vous pensez, n'offre aucun intérêt. Son seul mérite est d'être rarissime en cette condition. »

    En avril 1887, un journaliste du Petit Journal raconte avoir rencontré plusieurs spécimens de bibliomanes particulièrement atteints :

    « Il faut avoir assisté à une vente de livres, en effet, pour connaître jusqu'à quel point la bibliomanie exerce ses ravages, pour savoir jusqu'à quelles folies, à quelles aberrations l'amour du livre et la rage de possession poussent un bibliophile. Luttes sournoises, ruses de sauvages, guet-apens, le bibliomane met tout en œuvre ; bien entendu, l'or et l'argent ne comptent pas pour lui [...].

    Le bibliomane cherche à dissimuler sa manie par crainte des concurrents ; il vit seul, sombre, et passe sa vie à courir les quais, les ventes dont il connaît par cœur les catalogues. Pour tout dire en un mot le bibliophile est un homme passionné ; le bibliomane n'a plus rien d'humain."

    La bibliomanie : une maladie littéraire

    Le Figaro, quant à lui, parle de "maladie littéraire" dans son édition du 21 avril 1888. Le quotidien explique que le vrai bibliomane se désintéresse totalement des nouveautés. Snob, il ne prise que les auteurs anciens, seuls susceptibles de satisfaire son goût perverti.

    "Être lecteur insuffisant est encore vanté comme un rare phénomène dans le monde où il évolue [...]. Le bibliomane ne recherche que le “vieux”, qu'il ne lit pas, et il a horreur du moderne, qu'il n'a pas lu davantage [...].

    Il y a à peine huit jours, dans une gazette spéciale, un bibliomane critique disait vertement son fait à Flaubert. Dans cent ans, dans deux cents ans, on s'occupera de rechercher les exemplaires introuvables des livres du XIXe siècle. Les bibliophiles de notre temps laisseront comme monuments de leur goût des catalogues de collections commencées en 1830 et dispersées en 1870 où ne se trouve pas le nom de Hugo."

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    En mars 1889, Le Petit Parisien se penche avec malice sur les luttes internes entre fous de livres, lesquels usent des manœuvres les plus machiavéliques dans le simple but de damer le pion à leurs adversaires.

    "Car la passion du livre, comme toutes les autres, met en jeu toutes les excitations, toutes les convoitises, pousse à tous les stratagèmes de l'amour-propre. Oh, les plaisantes petites comédies qui se livrent parfois autour d'un livre !

    Songez que, pour un bibliophile de race, il n'est pas de plaisir comparable à celui de posséder un livre que les autres n'ont pas. Ce livre qu'il fait admirer, avec un juste orgueil, on le contemple avec envie, et, par dépit, on trouve des critiques à lui adresser. 

    Ou bien, le bibliophile parti, ses amis ne se gênent pas pour se consoler en trouvant toutes sortes de motifs da dépréciation à cet exemplaire merveilleux."

    La bibliomanie, passion qui répand le bonheur

    Au 20e siècle, avec la démocratisation croissante du livre, la bibliomanie perdra de sa force. En avril 1925, Miguel Zamacoïs racontait pourtant, dans Les Annales politiques et littéraires, avoir assisté à la vente d'une collection de livres de luxe où les bibliomanes s’étaient rendus en masse :

    "Ah ! on avait bien l'impression que ces doux fanatiques n'étaient guère absorbés, à ce moment-là, par le prix de la côtelette de veau, par le chèque-contributions et par le vote des femmes ! Le veau ne les intéressait qu'à l'état de reliure...

    En dépit de leurs corps affaissés à cause de l'immobilité prolongée, ils planaient. Ils planaient dans les sphères extraterrestres, inconnues des mortels qui ignorent ce qu'un amateur véritable voit, croit voir, ou met dans un livre beau ou seulement rare... 

    Première édition, grand papier, papier vélin, papier fin, exemplaire sur hollande, volume en deux états, eaux-fortes pures et épreuves avant les numéros, maroquin ancien, plats ornés de dentelle, etc. Le vulgaire ignore le pouvoir de ces mots magiques, provocateurs d'enthousiasmes, d'attendrissements et de convoitises.

    Regardez-les, ceux-ci. Ils écoutent, ils examinent, ils contemplent... La bibliomanie, puisqu'il faut l'appeler par son nom, est une passion qui répand le bonheur, que le ciel, en sa douceur, inventa pour adoucir les tristesses de la terre... 

    Les bibliomanes n'achètent pas tout, mais tous en sont frappés..."

    Pour en savoir plus :

    • Charles Nodier, L’Amateur de livres, La Castor astral, 1993
    • Renaud Muller, Une anthropologie de la bibliophilie : le désir de livre, L’Harmattan, 2000

     

    Pierre Ancery - RetroNews
    Le site de presse de la BnF

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