Article réservé aux abonnés Archimag.com

"Le télétravail gris est une réalité dans les entreprises"

  • teletravail_lit.jpg

    lit_ordinateur-teletravail
    Selon Amandine Brugière, le "télétravail gris" est un "télétravail informel et pas toujours encadré par un contrat de travail". (Visual Hunt)
  • Entretien avec Amandine Brugière, directrice de programmes au sein de la Fing (Fondation internet nouvelle génération) sur l'autonomisation de l'emploi, la dématérialisation, l'infobésité, et plus largement sur la transformation du travail dans les entreprises.

    Selon certaines études, 50 % des métiers actuels auront disparu d'ici 2030. Faut-il prendre ces chiffres au sérieux ? 

    C'est la question que tout le monde se pose ! Les études anglo-saxonnes de C.B. Frey et M. Osborne de 2013 ont été contestées depuis, l’OCDE annonce par exemple 9 % de destruction d’emploi par l’automatisation - ce qui est déjà beaucoup ! En fait, tout dépend si on considère les tâches ou les emplois. Il peut y avoir automatisation, sans qu’il y ait entière substitution de l’homme à la machine. Ainsi, même si l'on automatise la fonction des caisses dans les supermarchés, il faudra toujours plusieurs personnes pour faire fonctionner le dispositif, faire de la médiation avec les clients. D'autre part, on automatisera les emplois que l'on souhaitera automatiser, ce qui signifie que les choses ne sont pas inéluctables. 

    Nous sommes néanmoins face à des technologies et à une intelligence algorithmique qui ont des capacités de réfléxivité et d'apprentissage. Elles peuvent en effet automatiser un plus grand nombre de tâches, mesurer, alerter, prendre des décisions un en temps record. Ce peut être une bonne nouvelle si cela permet de décharger les individus de tâches répétitives, inintéressantes ou épuisantes. Sans pouvoir prédire précisément le nombre d'emplois qui seront détruits, il est réaliste de penser que la dynamique va se poursuivre. La question qui se pose, c’est comment rendre cela « souhaitable » ? Car cette perspective bouscule notre rapport à l'emploi, qui est la pierre angulaire de notre société. 

    Le numérique est également un gisement d'innovations : quels nouveaux métiers verrons-nous apparaître ?

    Si l’on se fie aux visions schumpétériennes de l’économie, nous traversons une phase de destruction d'emplois qui devrait donner lieu à de la re-création. Ce mouvement va de toute façon prendre du temps. Ce n’est pas le travail que les machines suppriment, c’est l’emploi.
    De nouvelles activités sont en train d’apparaître, par exemple autour du traitement des données. Aujourd'hui tout dispositif technique produit des données, qu'il devient nécessaire de traiter. Les besoins en  data scientists sont très importants, mais le terme générique traduit mal les subtilités des différentes pratiques métier qu’il recouvre déjà, et qui vont continuer à évoluer.

    Y a-t-il une place dans ce scénario pour les spécialistes de l'ingénierie documentaire ?

    Nous nous rendons compte aujourd'hui que nous avons besoin d'une approche transdisciplinaire pour traiter les données. Il faut des informaticiens-développeurs capables de gérer de grandes bases de données, des statisticiens pour mettre en place des modèles prédictifs et analytiques. Il faut également des experts métier capables de donner du sens aux données telles qu'elles sont générées ou pour les corréler de manière pertinente. Les besoins en compétences documentaires vont être de plus en plus forts pour penser l'harmonisation des jeux de données, leur qualité et leur archivage : c’est-à-dire tout ce qui permet de les articuler, les comparer et de les analyser dans le temps. 

    Comment la dématérialisation bouleverse-t-elle les organisations ?

    Nous observons des effets en cascade. D'abord un effet d'abstraction du travail car celui-ci est de plus en plus interfacé par des dispositifs numériques. Ce phénomène touche des métiers aussi manuels que les infirmières ou les boulangers. Eux aussi doivent désormais faire du reporting, de l'analyse, du partage d'informations et gérer « des machines ». Le travail devient plus abstrait et fait appel, pour un certain nombre de travailleurs, à leurs capacités cognitives, à leur intelligence, à leur singularité. Pour d’autres, il produit des tâches d'exécution, vidées de leur sens, les « bullshit jobs » où les individus sont au service de la machine qui n'est pas encore suffisamment intelligente pour mener certaines actions (le voice picking).

    Un autre effet de la dématérialisation est l'individualisation du travail car l'informatique a permis de compartimenter le travail en tâches et en microtâches. C’est ce qui a permis aux entreprises d’externaliser des bouts de la chaîne de leur production, de travailler en réseau avec des fournisseurs, sous-traitants, prestataires. 

    L'individualisation est aussi ce qui a fait émerger la multi-activité, c'est-à-dire le fait de gérer plusieurs activités dans une même unité de temps. Un individu peut par exemple mener son activité salariée et une activité associative, dans une même journée. Ce qui crée parfois des problèmes d'engagement au travail car l'activité que l'on mène à côté de son travail peut avoir plus de sens et plus de valeur émotionnelle et sociale que l'emploi « gagne-pain ». Cette dimension de multi-activité se retrouve notamment chez les auto-entrepreneurs qui, à 80 % d’entre eux, sont salariés à côté. Par ailleurs, 30% des travailleurs non salariés sont pluri-actifs.

    Existe-t-il une anxiété générée par le numérique ?

    Le numérique génère en effet des points négatifs comme l'intensification des rythmes de travail qui est vécue au quotidien par les actifs. Par ailleurs, les dispositifs numériques attentionnels (courrier électronique, réseaux sociaux par exemple) qui interpellent notre attention se sont multipliés. Une étude menée dans un grand groupe a montré que les salariés doivent renseigner chaque jour en moyenne une dizaine d’applications différentes ! Sans compter les équipements personnels dont disposent les salariés. 

    Qu'en est-il de l'infobésite et de la célèbre "peur de manquer une information" ?

    Les salariés doivent être en mesure de savoir discriminer une information pour retenir la "bonne information", celle qui leur est utile. Aujourd'hui, l'individu travaille dans ce que l'on appelle "l'entreprise étendue" : une entreprise qui travaille en réseau avec une multitude d’autres entreprises. Il travaille donc dans une chaîne étendue aussi bien en contact avec des gens internes à l'entreprise qu'externes. Cela n'est pas nouveau, mais on a très peu tiré les conséquences d'une telle évolution d'un point de vue social.

    Le télétravail est-il une réalité en France ? 

    C'est une réalité en particulier le télétravail gris, c'est-à-dire toutes les formes non déclarées de télétravail. Il s'agit d'un télétravail informel et pas toujours encadré par un contrat de travail. Un salarié peut par exemple être autorisé, dans un arrangement informel avec son manager, à terminer un rapport en dehors de son lieu de travail, dans un tiers-lieu ou en mobilité. Et même dans les grandes organisations, où il existe des accords d’entreprises sur le télétravail, souvent ceux-ci ne couvrent pas les pratiques réelles. 

    La loi El-Khomry vient de modifier le Code du travail en instituant un droit à la déconnexion. Est-ce une bonne chose pour les salariés ?

    Il est important que le sujet de l'attention devienne un sujet collectif. Selon les contrats de travail, un salarié est subordonné à un employeur et il revient à ce dernier d'être responsable de la manière dont le salarié gère ses capacités de travail. La question de l'attention dont nous parlions précédemment est de plus en plus importante puisque le travail est dématérialisé. Il est donc important que ce sujet soit discuté, mais il faut s'interroger sur la meilleure façon d'organiser le droit à la déconnexion : faut-il par exemple couper les serveurs à partir d'une certaine heure ? Ou laisser à l’individu une certaine autonomie ? Ces questions doivent être posées collectivement dans les entreprises. De la discussion naîtront les bonnes formes de régulation.  

    Comment appliquer ce droit à la déconnexion au sein des start-up où les employés, notamment la fameuse génération Y qui est arrivée sur le marché du travail, sont connectés en permanence ?

    Cette génération a peu conscience des conséquences que la connexion permanente peut avoir sur sa santé. Mais faut-il mettre en place une gestion identique du temps et du travail pour tous les métiers ? La question reste ouverte... 

    Cet article vous intéresse? Retrouvez-le en intégralité dans le magazine Archimag !

    Archimag
    La veille est une discipline bien installée, mais parfois ronronnante, quand elle n’est pas prise de doute sur son efficacité ou sa place dans l’organisation. Dès lors, il est temps de faire un peu d’introspection et de se réinterroger sur son métier et ses pratiques.
    Acheter ce numéro  ou  Abonnez-vous

    À lire sur Archimag

    Le Mag

    Tout Archimag, à partir de 9,50 €
    tous les mois.

    Le chiffre du jour

    C'est le nombre d'avis émis par la Commission d'accès aux documents administratifs depuis 1978.

    Recevez l'essentiel de l'actu !