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L'accueil des migrants en bibliothèque : de l'urgence à l'intégration

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    La médiathèque de Calais. (CJO/Archimag)
  • Entre répondre à des situations d'urgence et mettre en place des projets d'intégration à long terme, l'accueil des migrants en bibliothèques est aussi multiforme que les typologies de réfugiés. Tour d'horizon d'initiatives, relevant parfois de l'identité même d'un établissement.

    "De juillet à octobre 2014, notre médiathèque a été confrontée à un afflux massif et continu de migrants qui a mobilisé toute l'équipe. Nous avons été profondément bousculés par cette situation car nous n'y étions pas préparés". Bénédicte Frocaut, directrice du réseau de lecture publique de la ville de Calais, a bien conscience du caractère exceptionnel de son témoignage, dû à la situation géographique stratégique de la ville face à l'Angleterre entraînant de difficiles conditions d'accueil pour des milliers de migrants en transit. 

    Pourtant, son récit interpelle et questionne chacun des professionnels présents lors de la journée d'étude "Les migrants : un public de bibliothèque ?" organisé par la BPI (Bibliothèque publique d'information) à Calais le 29 septembre dernier. "Entre 50 et 80 personnes étaient agglutinées chaque matin contre les portes de la médiathèque, poursuit Bénédicte Frocaut. La situation a rapidement dégénéré : depuis le trafic de prises électriques, en passant par la dégradation des sanitaires, jusqu'à l'éloignement de notre public habituel". Le silence règne dans l'assemblée pendant son intervention.

    91 % des bibliothèques fréquentées par des migrants

    Car la problématique de l'accueil des migrants en France n'a jamais été aussi d'actualité. Du moins depuis le début des années 90, époque de la grande vague d'immigration humanitaire liée au conflit en Bosnie-Herzégovine. Et bien que l'explosion des demandes d'asile soit moins importante en France que dans les autres pays de l'Union européenne, l'Hexagone est tout de même confronté depuis le début de l'année 2015 à une hausse exponentielle du nombre de réfugiés ayant fui la guerre en Syrie et en Lybie. 

    Face à cet enjeu de société, les bibliothèques ont un véritable rôle à jouer que confirme Lola Mirabail, responsable du département des services au public de la bibliothèque de l'université Paris 8 et auteur du mémoire "Lecture publique et immigration(s) : l'accueil des primo-arrivants dans les bibliothèques françaises" (2014) : "Ouvertes à tous les publics, promotrices de l’accès à la culture et à l’information pour le plus grand nombre, lieux d’intégration sociale, lieux d’apprentissage et d’exercice de la citoyenneté, les bibliothèques de lecture publique sont logiquement concernées par cette thématique". Et les chiffres le confirment, puisque d'après l'enquête menée par Lola Mirabail, 91 % des établissements déclarent être fréquentés par des primo-arrivants. Les trois quarts des professionnels interrogés considèrent d'ailleurs que la bibliothèque est légitime pour les accueillir et plus d'un sur deux estime qu'elle est même un maillon essentiel de cet accueil. 

    Construire des projets pérennes avec les réfugiés

    Suite à une altercation entre migrants dans ses murs, la médiathèque de Calais est contrainte de fermer pendant une semaine fin octobre 2014. Elle fait alors appel à l'association Bibliothèques sans frontières (BSF) pour l'aider à construire des projets pérennes avec les réfugiés. Cette réflexion a entraîné l'acquisition par la mairie de la ville, et pour la première fois en France, d'une Idéas Box, la médiathèque portative en kit dessinée par Philippe Stark et développée par BSF pour les camps de réfugiés. "La médiathèque est le premier lieu d’accès à la culture, le seul qui ne nécessite pas de s’acquitter d’un droit d’accès, a expliqué Natacha Bouchart, la maire de Calais, lors du conseil municipal du 4 février dernier ; il apparaissait important de répondre aux attentes des personnes qui ne fréquentent pas naturellement la médiathèque. C’est dans cet esprit qu’il nous a semblé nécessaire de proposer des solutions innovantes, ludiques et accessibles partout". Elle sera disponible d'ici la fin de cette année. 

    Les professionnels de la bibliothèque Vaclav Havel de Paris se sont également demandé comment faire face à la situation d'urgence ainsi qu'aux besoins primaires rencontrés par les migrants. Ouverte il y a tout juste deux ans dans le 18e arrondissement de Paris, à proximité de la gare du Nord et d'un foyer France terre d'asile, elle est emblématique du concept de troisième lieu : pensée comme un espace culturel et social pleinement ancré dans la vie de la cité. "La question des migrants a été anticipée bien avant son ouverture, explique Lola Mortain, adjointe au responsable de l'établissement ; notre parti pris était 

    d'offrir un usage libre des prises électriques, de faciliter l'inscription, mais surtout de reconnaître et de faire reconnaître les migrants comme partie intégrante du public, tout en leur proposant des services spécifiques".

    L'enjeu est la communication

    La cohabitation entre le public migrant et les usagers plus "traditionnels" a été paisible pendant un an. L'hiver dernier, les professionnels ont néanmoins noté une surfréquentation progressive de la bibliothèque ainsi que des conflits récurrents entre les publics. Jusqu'à ce que la situation dégénère finalement le 2 juin : un campement de migrants proche de La Chapelle, dans le même arrondissement, est évacué par la police. Délogés, plus de deux cents Erythréens, Ethiopiens et Libyens s'installent sur le parvis de la halle Pajol, contre la bibliothèque Vaclav Havel, formant un camp improvisé aux conditions sanitaires dramatiques. "Ce camp de migrants a vécu durant deux mois sous nos fenêtres, poursuit Lola Mortain ; si ce fut une grosse épreuve pour notre équipe, nous avons tous souhaité continuer à travailler normalement". Malgré les pressions exercées par la police, la bibliothèque a d'ailleurs tenu à maintenir ses portes ouvertes jusqu'à ce que des centres d'hébergement puissent enfin accueillir les réfugiés, le 29 juillet dernier.

    En dehors de cette situation d'urgence, l'établissement a mis en place des projets destinés aux migrants en situation plus stable, qu'ils aient ou non un réel projet d'intégration en France. Parmi ses initiatives, l'équipe a mis en place "la parlotte", un atelier de conversation en langue française. "L'enjeu est la communication avec les non-francophones, poursuit Caroline Brouillard, responsable du pôle adultes de Vaclav Havel ; ces ateliers sont l'occasion de parler avec les migrants et de mieux les connaître". Au sein de l'établissement, l'affichage est d'ailleurs systématiquement traduit en anglais et parfois même en farsi, quand cela est possible. "Nous essayons d'identifier des personnes ressources parmi leur public qui pourraient relayer nos messages", poursuit Caroline Brouillard. D'autres actions visant l'alphabétisation et l'apprentissage du français (cours de FLE, sélection d'ouvrages en FLE et en littérature farsie, etc.) viennent compléter cet accueil spécifique, ainsi que des rencontres avec les associations, comme France Terre d'Asile ou la Cimade, destinées à informer les réfugiés sur leurs droits. 

    La BPI et France Terre d'Asile

    Les bibliothèques municipales et intercommunales ne sont pas les seules à avoir constaté une hausse de la fréquentation de leur public migrant et à s'investir dans son accueil. Suite à un afflux massif de jeunes Afghans, âgés parfois de moins de 16 ans, venus pour se connecter à internet dans ses locaux, la BPI du Centre Pompidou à Paris s'est tournée en 2009 vers l'association France terre d'asile : "Notre bibliothèque était confrontée à la barrière de la langue, explique Hélène Saada, correspondante champ social, service développement des publics à la BPI ; un diagnostic de la situation sur place et des besoins des migrants a donc été réalisé par un membre de l'association". Deux objectifs ont alors été identifiés : faciliter l'accès au droit des réfugiés et les aider à découvrir et utiliser la BPI comme un lieu de ressources. "Ce partenariat annuel et reconductible a abouti en 2010 à la création d'une permanence tous les jeudis et les vendredis dans la bibliothèque, poursuit Hélène Saada ; celle-ci est assurée par un médiateur polyglotte salarié de France terre d'asile et formé aux ressources de la BPI". Au quotidien, ce médiateur propose aux migrants, en plus de son expertise sociale, juridique et administrative, de se faire leur interprète et de leur présenter lui-même les services et collections de l'établissement, notamment celles de l'espace "autoformation". En 2014, 281 entretiens individuels ou collectifs ont eu lieu entre le médiateur et des migrants.

    Forts de leur expérience du terrain, nombre de professionnels et d'associations insistent sur l'intérêt de proposer à un migrant lui-même de participer bénévolement à la vie des établissements : cet engagement accélère en effet grandement son intégration tout en facilitant le dialogue entre l'institution et les autres réfugiés. Pour l'anecdote, le précédent médiateur de la BPI avait été choisi parmi les migrants fréquentant activement l'établissement et utilisant ses ressources d'autoformation. Il a été naturalisé cet été. 

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