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Les bibliothèques françaises sous l'Occupation : "les nazis savaient où étaient situées les bibliothèques qu'ils voulaient saisir"

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    Livres pillés, lectures surveillées. Les bibliothèques françaises sous l’Occupation, Folio Histoire, 2013. (DR)
  • Quelle fut l’ampleur des pillages commis par l’occupant nazi dans les bibliothèques françaises ?

    Nous ne connaissons pas précisément l’ampleur de ce pillage. J’estime qu’entre 5 et 10 millions de livres ont été pillés : c’est une fourchette large. Les pillages visant les bibliothèques d’institutions ou associations (juives, maçonnes, slaves…) ont fait l’objet de rapports des forces d’occupation allemandes qui indiquent la spoliation de plusieurs centaines de milliers de livres.

    Au fur et à mesure de la guerre, les spoliations se sont accrues et ont accompagné la mise en place de la solution finale. Des dizaines de milliers de juifs, en même temps qu’ils ont été spoliés de leurs biens, ont été spoliés de leurs bibliothèques.

    Quelles furent les bibliothèques les plus visées par le pillage nazi ?

    Les bibliothèques publiques n’ont pas - ou peu - été spoliées car pour les nazis la France faisait définitivement partie de l’empire du reich. Il n’y avait donc pas besoin de toucher aux bibliothèques publiques car ils considéraient qu’elles leur appartenaient.

    L’objectif des nazis n’était pas tant de s’approprier des richesses intellectuelles que de détruire : détruire les idées, détruire les mentalités, détruire tout ce qui relevait de l’histoire juive et de l’histoire slave. C’est pour cela qu’ils se sont attaqués à des collections privées d’individus ou d’associations : Bibliothèque Tourgueniev, Bibliothèque polonaise, et surtout les bibliothèques juives de l’Alliance israélite, des consistoires ou des rabbins.

    Ces saisies ne doivent rien au hasard : les nazis savaient depuis le milieu des années 30 ce qu’ils cherchaient et où étaient situées les bibliothèques qu’ils voulaient saisir. Dès le lendemain de l’invasion de Paris, ils ont saisi de nombreuses bibliothèques et des archives dans les ministères sensibles. Toutes ces bibliothèques, y compris celles des grandes familles juives (Rotschild, Blum, David-Weill…) ont été pillées dès l’été 1940.

    Comment le gouvernement de Vichy a-t-il réagi face au pillage des bibliothèques françaises ?

    Vichy a eu une attitude à la fois de coopération, de rivalité et de laisser-faire. Très tôt, le gouvernement de Vichy a mis en place une lutte contre la franc-maçonnerie et a pillé des bibliothèques de responsables politiques. Ces bibliothèques se sont ensuite retrouvées à la Bibliothèque nationale dans le cadre de la création d’une « Société d’histoire de la France contemporaine » qui s’est enrichie au rythme des saisies des bibliothèques appartenant aux hommes politiques français déchus.

    D’autres fois, Vichy a timidement essayé de protester lorsque des menaces ont pesé sur La Sorbonne.

    Comment se sont comportés les bibliothécaires français pendant l’Occupation ?

    En règle générale, ils se sont comportés comme tous les Français : des héros, des résistants, quelques collaborateurs, d’autres se sont couchés devant l’occupant. Ils ont cependant montré une conscience professionnelle très forte qui les a poussés à continuer d’ouvrir les bibliothèques et à protéger les collections. Beaucoup ont manifesté du courage.

    Vous dites que votre ouvrage « est né d’un étrange constat » : les bibliothécaires sont peu soucieux de leur mémoire proche. Que voulez-vous dire ?

    Lorsque j’ai commencé à travailler sur l’histoire des bibliothèques, j’ignorais tout de ce que j’allais découvrir. Je trouve étrange que dans la mémoire professionnelle il n’y ait quasiment aucune trace de ces pillages…

    Cette époque est-elle peu documentée ?

    Elle est très documentée ! Au début de mon travail je pensais écrire un simple article de dix pages et j’ai finalement passé dix ans à écrire cet ouvrage. Il suffisait d’aller dans les archives pour trouver tout ce qu’on veut !

    La question de la spoliation des bibliothèques était totalement ignorée alors que celle des œuvres d’art est présente dans la mémoire collective.

    Quelle était la vie quotidienne d’un bibliothécaire français sous l’Occupation ?

    ...

    C’était une vie qui tournait au ralenti car de nombreux personnels avaient été mobilisés. Je me souviens du témoignage d’une jeune bibliothécaire de cette époque : « nous avions faim, nous avions froid, nous avions peur… ». C’est également ce que vivaient les autres Français.

    Dans le même temps, ils voulaient faire des bibliothèques un havre de paix et d’oubli dans cette période de guerre.

    Vous consacrez un chapitre à Bernard Faÿ qui dirigea la Bibliothèque nationale de 1940 à 1944. Comment s’est-il comporté pendant l’Occupation ?

    Bernard Faÿ était un intellectuel professeur au Collège de France spécialiste de la révolution américaine. C’était un américaniste très renommé et très cultivé mais son parcours s’est peu à peu radicalisé de la droite vers l’extrême droite. Il a connu Pétain, probablement à la fin de la Première guerre mondiale, qui le nomma à la direction du Musée des sociétés secrètes puis administrateur de la Bibliothèque nationale.

    C’est l’histoire de la radicalisation d’une personne qui n’avait par ailleurs aucune expérience administrative et qui a voulu transfigurer la Bibliothèque nationale. Bernard Faÿ partait du principe que la Bibliothèque nationale n’avait été digne de son rang que lorsqu’elle était sous le regard direct du roi.

    Dans un désordre invraisemblable, la Bibliothèque nationale a vu son budget quintupler, les personnels tripler sous le gouvernement de Vichy. Pendant les deux premières années de Vichy, Bernard Faÿ fut en grâce car il avait un accès direct à Pétain par-dessus son ministre de tutelle ! Dans le même temps, on a voulu casser les statuts des agents et certains personnels recrutés n’avaient absolument aucune compétence dans le domaine des bibliothèques.

    Sous la direction de Bernard Faÿ, des soi-disant complots communistes furent dévoilés jusqu’à ce que 22 personnes soient arrêtées le 22 septembre 1942 dans les locaux mêmes de la bibliothèque nationale. 

    Vous rendez également un hommage appuyé à deux bibliothécaires de la BNF et de l’Institut : Jean Larran et Marcel Bouteron… Qui étaient-ils ?

    Jean Larran était le conservateur du cabinet des estampes et des photographies au sein de la Bibliothèque nationale. Il a exercé l’intérim de la direction de l’établissement jusqu’à la nomination de Bernard Faÿ en août 1940. Il reprendra l’intérim après l’arrestation de Faÿ dans son bureau en août 1944 dans un contexte très difficile : l’épuration.

    Il régnait alors à la BN de très fortes tensions qui provoquèrent un mort. La remise en route de la Bibliothèque nationale n’a pas été une mince affaire. Jean Larran avait une immense culture et demeure une référence dans le domaine des estampes et de l’histoire de l’art. Il avait un grand sens de la justice, de la justesse mêlé à une belle écriture féroce, ironique et très humaine. Toutes ces qualités méritent qu’on connaisse le nom de Jean Larran.

    Quant à Marcel Bouteron, c’était un balzacien très réputé qui a négocié avec les forces d’occupation.

    Les bibliothèques pillées ont-elles été restituées à leurs propriétaires ?

    Les commissions de restitution ont été mises en place dès la fin 1944 dans tous les domaines : logements, entreprises, œuvres d’art… Il existait une sous-commission « livres » qui a essayé de retrouver des collections sur les territoires français et allemand : environ 700 000 livres furent retrouvés en France, notamment en Alsace-Lorraine.

    Ce travail s’est avéré beaucoup plus long et difficile que prévu. Pour les spoliés, ce fut également une période difficile car ils devaient attendre longtemps la restitution de leurs bibliothèques.

    Il a fallu assouplir les conditions de restitution face aux difficultés rencontrées sur le terrain. Parallèlement, il existait un système d’attribution qui a permis de redistribuer 1,2 million de livres. Il en restait 400 000 qui ont été distribués à des bibliothèques bombardées ou spoliées.

    Mais cela ne fait pas le compte par rapport à l’estimation de 5 à 10 millions de livres pillés. J’ai créé une base de données qui regroupe environ 3 000 noms de spoliés.

    Où sont ces livres ? Je pense qu’on ne le saura jamais. Mais depuis 5 ou 6 ans, les bibliothèques allemandes, autrichiennes et parfois russes mettent en ligne des listes de livres issus des spoliations.

    Il reste beaucoup à découvrir…

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