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Les Mooc : déjà à la croisée des chemins !

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    Plusieurs pistes pour l'avenir des Mooc.
    Plusieurs pistes pour l'avenir des Mooc. (Pixabay)
  • Depuis 2012, les Mooc - Massive online open courses - sont devenus incontournables. Trois mots-clefs les caractérisent : massification du nombre d’inscrits, démocratisation tenant à la fois à la diversité des publics et à celle des cours dispensés, internationalisation quant à la provenance des apprenants. Loin d’être entrés dans un modèle stable, ils suscitent nombre de questions, notamment économiques et pédagogiques (1).

    1 - Enjeux d’influence et peur du grand méchant Mooc

    Les trois ténors américains des Mooc, Udacity, Coursera et edX sont forts du pouvoir d’attraction des institutions prestigieuses dont ils sont issus et de leurs 11 millions d’inscrits. Ils ont réussi à ranger sous leur bannière aux États-Unis et à l’international un grand nombre d’établissements d’enseignement supérieur : plus de 100 pour Coursera, plus de 30 pour edX. Leur suprématie exacerbe la compétition internationale dans la diffusion du savoir, mais est aussi porteuse d’un appauvrissement de la diversité culturelle et linguistique.

    Partout dans le monde, les « meilleurs » établissements s’assignent donc à leur tour un objectif : valoriser leur « marque » institutionnelle en créant leurs Mooc. Du coup, les établissements moins cotés courent le risque de voir leurs enseignements démonétisés et désertés. Si dans les pays en développement les Mooc constituent une solution bienvenue pour pallier le manque d’enseignants et d’infrastructures, le danger est aussi de voir les élites s’enticher d’une supposée « excellence pédagogique » venue d’ailleurs, au détriment des projets locaux.

    Pour faire pièce à la domination des ténors, des initiatives de plateformes fleurissent un peu partout, souvent impulsées ou relayées par les gouvernements (2). C’est le cas en France avec l’Université numérique francophone (Fun), lancée par le ministère en charge de la Recherche et de l’Enseignement supérieur. Reposant sur la technologie edX, Fun ambitionne de regrouper les Mooc des principaux établissements français, d’en susciter la création. Au-delà, selon sa responsable Catherine Mongenet, il s’agit de « revaloriser l’image et la qualité des enseignements français, notamment vis-à-vis des étudiants francophones afin de les attirer en France plutôt que dans les pays anglo-saxons ».

    2 - Levier majeur de la transformation digitale de l’enseignement ou effet de mode ?

    Pour beaucoup de sceptiques, les Mooc se résument au simple captage de cours magistraux mâtiné d’une interactivité entre apprenants balbutiante. Au mieux pourrait-on y voir un héritage de l’e-learning, la dimension présentielle en moins, et en aucun cas l’expression d’un nouveau paradigme pédagogique. Les convertis aux Mooc sacrifieraient à une vision technocentrée de la diffusion du savoir, effet de mode s’il en est.

    stratégie digitale des universités

    Les zélateurs y voient au contraire l’avènement d’une pédagogie numérique enfin mature. Portés par les réseaux sociaux, les Mooc seraient au cœur d’une interactivité innovante où votes, débats, évaluation par les pairs rallient des communautés d’apprenants solidaires, soucieux de continuer leurs échanges même au-delà du cours. Comme l’indique Hélène Denery, de l’éditeur Pearson Germany, les Mooc jouent un rôle important dans la stratégie digitale des universités, en raison des remontées d’expérience techniques et pédagogiques, ainsi que sur les choix d’orientation des étudiants. La pratique enseignante est remise en question grâce au feed-back permanent que renvoient les apprenants. Le cours magistral en amphi devient un archaïsme que beaucoup d’universités songent à abolir ; ainsi, dès 2015, l’EPFL aura complètement remplacé les cours en amphi par des séquences Mooc (3). En fait, « on passe d’un paradigme dans lequel le formateur se concentrait sur son savoir et la qualité de ses ressources à un paradigme dans lequel il (lui) faut revisiter les méthodes pédagogiques » (4). Les Mooc apparaissent ainsi comme le moyen de co-construire avec les apprenants des dispositifs d’apprentissage mieux efficaces. En direction des entreprises, ils seraient parfaitement en phase avec « l’intelligence sociale et créative, dont l’entreprise capacitante a besoin aujourd’hui », selon la formule du Cereq.

    En fait, on migre partout, et c’est heureux, vers plus de professionnalisation dans la réalisation des Mooc. Les performances des plateformes seront concernées en premier, dont Gilles Dowec, responsable du Mooc Lab de l’Inria, souligne qu’on en est qu’au tout début. L’interactivité devra faire de plus en plus appel à du « rich média » et veiller à personnaliser davantage contenus et procédures, telles celles qui visent à encourager l’apprenant dans son parcours. Ces évolutions devraient aussi faire régresser le taux d’abandon, le taux de réussite des Mooc au final ne dépassant guère les 10 % actuellement.

    3 - Quels impacts des Mooc sur l’écosystème du savoir ?

    On a déjà noté deux effets non négligeables avec l’accroissement de la compétition entre établissements d’enseignement et le risque d’augmentation de la fracture numérique dans le monde. Si la diversité des publics est un plus, on remarquera avec Gilles Dowek que les Mooc n’ont pas encore atteint deux populations qui en auraient le plus besoin : les jeunes défavorisés et la cible de la formation tout au long de la vie. D’autres questions se posent :

    • les universités entrent dans le champ de la formation à distance destinée à un public non académique. On constate une porosité plus grande que par le passé entre savoir académique, savoir technique et attentes socio-professionnelles. Sont-elles en capacité de décloisonner leurs enseignements pour tenir compte ? (5)
    • comment pallier le manque d’équipes pluridisciplinaires dédiées aux Mooc (concepteurs, web designer, vidéastes, gestionnaire de projet, spécialiste des droits d’auteur…) et d’accompagnement des enseignants-créateurs, qui pèsent forcément sur l’innovation dans les contenus et les usages ?
    • quel statut envisager pour les enseignants et quels moyens réserver aux décharges de service (on estime qu’un « bon » Mooc nécessite un investissement de l’ordre de 500 à 1000 heures) ?
    • quelle valeur accorder aux attestations de suivi, badges de compétences et autres certificats de réussite qui valident le parcours d’un Mooc ? L’authentification des étudiants lors des procédures de certification fait aussi question, l’apprenant en ligne n’étant pas forcément la même personne que celle qui passe l’examen (6) ; dès lors, tant que les formalités de contrôle des connaissances manqueront de rigueur, les entreprises resteront sceptiques sur le niveau réel des Mooc. Si, pour contrecarrer cette réticence, on en venait à conférer aux Mooc une valeur « diplômante », se poserait alors un problème de concurrence avec les diplômes nationaux.

    Dans ce contexte, le manque d’études d’impact sur la pédagogie comme sur les acquis des apprenants ne permet pas encore de présumer l’apport des Mooc au système éducatif. On s’interroge aussi sur les rapports entre les établissements d’enseignement et d’autres acteurs dans différents secteurs. Quelles sont la complémentarité ou la concurrence entre formation à distance (FOAD) et e-learning, fournisseurs de contenus et de services tels les éditeurs, opérateurs de plateformes, grands du web comme Google ou Facebook, etc.

    4 - À la recherche de modèles économiques pérennes

    Le modèle de gratuité porté aux nues a longtemps servi de paravent dissimulant la vérité des coûts induits par les Mooc. À mesure que les plateformes se répandent et que l’on sort de l’ère de l’artisanat, la question devient lancinante. Car au coût de réalisation unitaire - de 25 000 euros à 50 000 euros -, s’ajoute celui beaucoup plus élevé de la plateforme achetée, sur abonnement ou créée de toutes pièces, sans parler de la maintenance des composantes. Le modèle « open » ne pouvait donc être tenable bien longtemps.

    Des fonds d’État ou Européens, du capital-risque (cf. edX) se substituent donc ou complètent les apports universitaires de départ. Mais on s’oriente aussi de plus en plus, et pas seulement pour les Mooc d’acteurs privés (7), vers des formules comportant des prestations payantes.

    De fait, on constate une diversité et une sophistication des modèles :

    • freemium : cours gratuits, mais vente de modules interactifs, de tutorats, de certificats ;
    • cours gratuits, mais abonnement pour télécharger vidéos et e-books, plus la certification (modèle Openclassrooms) ;
    • mixité de cours gratuits et payants (cf. un master d’Udacity entièrement Mooc) ;
    • vente de données sur l’apprenant, notamment dans la perspective de recrutements ;
    • vente de données en vue de développer des outils et services de formation ou les politiques institutionnelles (learning analytics) ;
    • vente de cours clés en main à des entreprises pour une utilisation interne ;
    • vente ou location de la plateforme à d’autres acteurs.

    5 - Les problématiques juridiques

    Elles touchent aussi bien les questions d’utilisation-réutilisation des contenus que la sécurité des données récoltées par les plateformes sur les apprenants. Le modèle « open » des Mooc ne signifie pas qu’ils puissent s’affranchir de licences auprès des détenteurs de droits. La nécessité d’un cadre juridique s’impose donc avec les partenaires.

    Dans l’immédiat, Coursera ou Udacity vont plutôt dans le sens de la restriction d’utilisation : pas de réutilisation commerciale ou pas de réutilisation du tout. En France, l’annonce de partenariats publics-privés inquiète les éditeurs sur ce point. Des exceptions existent dans notre pays pour la réutilisation des contenus à des fins éducatives ou de recherche. Faudrait-il les assouplir pour les Mooc ?

    Concernant la sécurité des données, elle touche bien sûr le piratage de données confidentielles sur les institutions et leurs performances, mais surtout la confidentialité des données personnelles des apprenants. En cas d’exploitation à des fins statistiques, la question de leur anonymisation se pose avec acuité. Quant à leur éventuelle revente, ces données devraient faire l’objet d’un accord formel de la part des intéressés.

    6 - Quel avenir pour les Mooc ?

    Rapprochement avec l'e-learning

    On peut discerner plusieurs pistes. La première tend vers le rapprochement entre le monde de l’e-learning et celui des Mooc, dans la perspective d’une professionnalisation des méthodes : emprunt des acquis des LMS pour les plateformes, savoir-faire multimédia, traçabilité… Va également dans ce sens un recours accru aux formations hybrides (blending learning) mêlant séquences en présentiel et en ligne. Beaucoup d’étudiants demandent cette évolution dont la pratique tend à se répandre dans les partenariats entre les universités du nord et celles des PED (8). Ce mélange entre le « en ligne » et le « local » a un autre avantage : celui de pallier l’absence de multilinguisme dans les Mooc en localisant une partie du cours dans la langue des apprenants.

    Dans les entreprises

    Une pénétration accrue dans le monde des entreprises semble aussi une tendance de fond. Dans certains cas, les établissements d’enseignement y consacrent davantage de cours adaptés. Dans d’autres, les entreprises elles-mêmes s’y mettent en créant des Cooc (Corporate online open courses), notamment les plus grandes dont les implantations sont mondiales. Des raisons de coût sont généralement invoquées par rapport à l’e-learning.

    Emergence des Spoc

    On assiste aussi à l’émergence d’une variante prometteuse promue par Berkeley : les Spoc (Small private online courses). Ici, on s’adresse à un public sélectionné, limité à quelques dizaines d’étudiants, disposant d’un tutorat plus élaboré et personnalisé, avec un objectif de production de compétences sanctionné ou non par un diplôme. Harvard et San José expérimentent ces modules, comme l’Ensta-ParisTech en France. Pour François Germinet, président de l’université de Cergy Pontoise et du comité numérique de la Conférence des présidents (CPU), les Spoc sont l’avenir des Mooc s’agissant des universités. Mais déjà les établissements préparent des Spoc pour les entreprises, et celles-ci ne tarderont pas à emboîter le pas, dans ce qui pourrait être une revanche des responsables de formation quelque peu désarçonnés par la lame de fond des Mooc. On peut aussi penser que des modèles économiques payants seront plus faciles à mettre en place avec les Spoc qu’avec les Mooc « classiques ».

    Compter avec les géants du net

    Enfin, il faudra compter avec les géants du net, Google, Facebook, Linkedin et consorts, qui n’ont nullement l’intention d’occuper un strapontin dans la chaîne de valeur des Mooc. Le projet Mooc.org, par exemple, un partenariat entre edX et Google, ambitionne de devenir le You Tube des Mooc, en abritant ceux de tout un chacun ou presque. Cette emprise des pure players concernera inévitablement les Mooc à destination des particuliers, comme sur les thématiques déjà rodées du bricolage, du jardinage ou de la cuisine.

    7 - Débuts

    Dans ce paysage composite, on est au moins sûr de deux choses. L’histoire des Mooc, de leurs avatars comme de leurs métamorphoses, n’en est qu’à ses débuts. Et comme le dit Thierry Curiale, directeur du programme Open social learning d’Orange : « A l’âge des réseaux, il faut apprendre avec les réseaux ».

     

    Daniel Confland [consultant indépendant]

     

    (1) Cet article emprunte des éléments à la journée d’étude organisée par le GFII à Paris, le 18 juin 2014 : « Mooc : quels enjeux pour les acteurs du marché de l’information et de la connaissance ? ».

    (2) Iversity en Allemagne, FutureLearn en Grande-Bretagne, MiriadaX en Espagne et l’initiative européenne OpenUpEd. Dans l’aire francophone, on citera aussi le portail Ocean (École polytechnique fédérale de Lausanne, ENS-Lyon) qui prétend pareillement offrir une visibilité internationale aux Mooc francophones, en opérant une sélection sur appels à propositions via un comité éditorial. Sur la scène mondiale se déploie aussi la Khan Academy, une ONG déjà ancienne qui ambitionne de mettre à disposition une bibliothèque en ligne pour tous.

    (3) Rapporté par Yves Laszlo, de l’ENS-Lyon et l’un des responsables du portail Ocean.

    (4) Hubert Javaux, directeur du programme Sapiens, Paris-Sorbonne.

    (5) Notons au passage que les universités françaises ne sont que 4 % à dispenser de la formation professionnelle contre 30 % aux États-Unis.

    (6) En réponse, Udacity a d’ailleurs passé un accord avec Pearson pour faire passer les examens dans des centres appartenant à ce dernier.

    (7) Rappelons que Coursera et Udacity sont sortis du giron des universités d’origine.

    (8) Cf. Coursera et ses « learning hubs » implantés à travers le monde dans 30 ambassades, centres américains, campus et autres lieux physiques.

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