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Marie Dollé : “il existe une facette optimiste de l’IA”

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    Marie Dollé, autrice de "Selfpressionnisme : et si l’IA nous rendait plus humains ?" (DR)
  • Marie Dollé travaille chez BPIfrance, où elle s’occupe de l’IA aux ressources humaines. Elle est aussi la créatrice de la newsletter "In Bed With Tech", suivie chaque semaine par plus de 25 000 lecteurs et a publié son tout premier livre, "Selfpressionnisme : et si l’IA nous rendait plus humains ?", aux éditions EMS Management & Société, en 2026.

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    Quel est votre rapport aux différents outils d’IA ?

    Je teste globalement tout ce qui sort ! Aujourd’hui, j’utilise Claude Cowork ou ChatGPT dans ma vie personnelle et au travail, Mistral Vibe ou Dust pour mettre en place des agents et surtout pour expérimenter, comme le font la plupart des entreprises désormais.

    Ce qui est fascinant avec l’IA générative, c’est que nous sommes passés de systèmes informatiques déterministes à des systèmes probabilistes. Cela ouvre des imaginaires extraordinaires, tout en faisant également peur, car les nombreuses études sur les usages de l’IA générative montrent que le compagnonnage et l’introspection figurent parmi les premières utilisations de cette technologie.

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    Comment ces technologies impactent nos relations aux autres ?

    Toutes les questions que nous posons à un LLM sont des questions que nous ne posons pas à l’autre, avec un grand "A". Ce mouvement, déjà amorcé avec le digital, s’accentue : en vivant chacun dans notre bulle, nous sommes en train de nous couper les uns des autres. Dans "Smombies : la ville à l’épreuve des écrans", Hubert Beroche explique que nous sommes désormais devenus des "smombies" (contraction de "zombies" et "mobiles"), un mot inventé pour décrire la déambulation, dans les villes, de tous ces piétons captivés par leur écran. Tête baissée, nous redevenons progressivement des primates.

    Pourtant, si les IA sont aujourd’hui des systèmes en ligne, accessibles sur des ordinateurs, elles seront demain intégrées à des robots auxquels nous apprenons à regarder l’horizon. Pour les philosophes liés à la phénoménologie, comme Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), l’horizon est la condition de l’existence humaine. Il faut donc se demander ce que nous pouvons faire pour redonner l’envie de l’autre, pour retourner vers le vivant et pour retrouver l’émerveillement. Paradoxalement, je pense que l’IA peut être à la fois le poison et le remède, c’est le "pharmakon" de Platon, cher au philosophe Bernard Stiegler (le mot pharmakon vient du grec et désigne à la fois le remède et le poison. Selon Bernard Stiegler, il s’applique à toutes les technologies).

    Que signifie "selfpressionnisme" ?

    Je trouvais que ce jeu de mots, qui fait référence aux différents courants artistiques, était intéressant pour remettre au goût du jour le fait que chaque révolution ou évolution culturelle et artistique était une réponse à un contexte et surtout à un climat technologique. Par exemple, l’impressionnisme était une réponse à l’essor de la photographie (les peintres se sont dit : puisque l’appareil photo est capable de restituer la réalité, nous allons restituer nos impressions), de son côté, l’expressionnisme s’est développé avec l’essor de la psychanalyse, dans un contexte de permacrise. L’art devient un exutoire.

    Aujourd’hui, avec l’IA générative, tout monde a l’opportunité de devenir (dans une certaine mesure) à la fois peintre, musicien, écrivain… Chacun peut toucher du doigt quelque chose qui lui était jusque-là inaccessible par manque d’expertise, de talent ou en raison de son milieu socioculturel. Les possibilités sont extraordinaires ! Je tenais donc à montrer qu’il existe une facette optimiste de l’IA, au-delà des craintes qu’elle suscite. Ces peurs sont légitimes (en neurosciences, elles sont une réponse du cerveau face à quelque chose de nouveau, le temps qu’il s’acclimate) et finalement utiles pour nous maintenir en vie !

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    Votre livre interroge la notion de compétence. Quelles sont celles à développer pour garder la maîtrise de ces outils ?

    Contrairement à ce que nous pourrions penser, les "hardskills" (les compétences profondes, techniques, que nous apprenons à l’école) sont, selon moi, plus importantes que jamais. Car, comment juger l’"output" (l’information transmise par une machine après le traitement des données) d’une machine, si nous n’avons ni les connaissances ni le socle suffisant ? Par exemple, si vous demandez à un outil de génération d’images, comme Midjourney, de créer une photo de rose rouge, vous obtiendrez certainement une très jolie photo. Mais si vous maîtrisez bien les techniques de la photographie et que vous lui indiquez un modèle d’appareil photo, une longueur focale de zoom et d’autres paramètres, le rendu sera totalement différent. C’est pourquoi je pense qu’il faut continuer à apprendre et que la curiosité est une compétence plus que jamais importante. Je citerai aussi Georges Perec en affirmant qu’il faut regarder "ce qui se passe quand il ne se passe rien" ! Il me semble indispensable d’affiner notre regard, qui se nourrit aussi de nos relations aux autres, de l’altérité et même des confrontations et des frictions.

    Pour aller plus loin, je pense enfin qu’il faut développer son discernement et son esprit poétique, au sens où l’astrophysicien Aurélien Barrau l’entend, c’est-à-dire la capacité à regarder dans les interstices, à faire preuve d’un peu de subversivité… Encore une fois, à s’émerveiller !

    L’IA nous libère-t-elle réellement du temps ?

    Ces dernières années, nous avons été noyés dans une quête effrénée aux KPI et à la productivité, avec l’idée que l’IA va nous délester des tâches à faible valeur ajoutée pour nous permettre de nous concentrer sur les tâches à haute valeur ajoutée. C’est une vue terrible à bien des égards. D’abord, car tout le monde n’a pas la même définition de ce qu’est une tâche à faible valeur ajoutée (il y a un problème de définition). Ensuite, parce que ce type de tâche nous offre des zones de respiration, nous laisse le temps de nous questionner et même de nous demander comment nous pourrions faire différemment.

    Les IA sont-elles devenues des miroirs de nous-mêmes ?

    Les LLM peuvent être perçus comme des miroirs, car ils se nourrissent d’une grande quantité de corpus humains et fonctionnent comme des infrastructures cognitives. Mais il faut rester attentif aux biais, puisque certaines cultures y sont surreprésentées.

    Je dirais aussi que l’IA peut être un prisme, dans le sens où elle a la capacité de mettre en relation de très grands volumes de données, ce que le cerveau humain n’est pas en mesure de faire. Dans la relation humain-IA, ce principe va nous permettre des rapprochements auxquels nous n’aurions jamais pensé. C’est ce phénomène de "punctum", que décrit Roland Barthes (selon Roland Barthes, le punctum d’une photo est un point, un détail, un élément déstabilisant qui va éveiller une attention visuelle et une émotion pour créer un lien intime avec l’image), qui va déclencher chez nous une réaction !

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    Vous refusez l’idée d’un humain augmenté et préférez le terme d’expansion. Pourquoi ?

    Du point de vue de l’imaginaire, le terme "augmenté" est, selon moi, un peu connoté. Il suppose que l’humain serait peut-être déficient par nature, surtout si nous l’envisageons avec une vision transhumaniste (exosquelettes, etc.). De plus, je pense que ce terme a été beaucoup utilisé en entreprise dans des logiques de performances, avec l’idée de faire toujours plus. Augmenter, c’est ajouter. L’expansion, c’est un mouvement qui part de l’intérieur vers l’extérieur, de quelque chose que nous avons en nous, que nous développons, et que nous mettons ensuite au contact de l’altérité. J’aime cette idée de se grandir !

    À qui votre ouvrage s’adresse-t-il ?

    Il s’adresse à tous ceux qui sont curieux. À ceux qui travaillent dans l’IA, mais qui en ont également peur, car il présente les enjeux, comme les opportunités offertes par ces technologies. Je pense également que "Selfpressionisme" s’adresse aux parents en proposant des clés pour conseiller leurs enfants. L’intelligence artificielle représente le futur et nous ne pouvons pas la leur interdire. Nous devons leur apprendre à l’utiliser avec discernement.

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