Article réservé aux abonnés Archimag.com

Le tweet-documentaire : un format inédit qui a fait le buzz

  • madeleineproject_twitter.jpg

    Madeleine-Project
    "Il s’agit d’une espèce de mémoire collective fragmentée dans laquelle chacun peut se retrouver" Clara Beaudoux (Madeleine Project)
  • Rencontre avec Clara Beaudoux, journaliste à France Info, qui s'est lancée en novembre 2015 dans un projet hors du commun : tweeter en direct son enquête sur la vie d'une anonyme à partir de ses archives. Son #MadeleineProjet, qui a rendu accros des milliers d'internautes, compte aujourd'hui trois saisons (1, 2, 3), dont les deux premières ont été publiées dans un livre en 2016.

    clara-beaudouxComment le Madeleine Project a-t-il commencé ?

    Je me suis installée dans un appartement parisien en juillet 2013. J'ai appris lors de la signature du bail qu'il disposait d'une cave dont le propriétaire avait perdu la clé. Sur ses conseils, j'ai scié le cadenas de la porte et ai découvert que la cave était encore remplie des affaires de la précédente locataire, une certaine Madeleine.

    J'ai bien évidemment tenté de contacter son éventuelle famille, mais n'ai trouvé personne. Une entreprise de débarras a donc été payée pour évacuer tous les cartons de cette dame, mais elle ne s'est jamais présentée. De mon côté, accaparée par mon travail chez France Info, j'ai laissé traîner les choses. Pourtant, dans un coin de ma tête, germait l'idée de faire un jour quelque chose de toute cette "matière" qui dormait au sous-sol de mon immeuble.

    Tout s'est décanté l'an dernier : attirée depuis quelque temps par le documentaire, j'ai suivi une formation en réalisation aux Ateliers Varan avant de prendre une année sabbatique (prolongée d'un an depuis) afin de monter mes propres projets.

    J'ai alors décidé de commencer par ce que j'avais en tête depuis des mois : partir à la rencontre de Madeleine depuis les documents et les objets qui étaient dans la cave. Je voulais le faire seule, avec les moyens du web, sur Twitter. Très sincèrement, je me disais alors que ce ne serait qu'un petit projet pour moi, réalisé dans mon coin, en attendant de me lancer ensuite de "vrais" projets. Cela a donné le #MadeleineProject et ce que certains ont appelé le tweet-documentaire : un format inédit qui a fait le buzz.

    Qui était Madeleine ?

    Madeleine a occupé mon appartement jusqu'à sa mort en 2012. Elle était née à Bourges, avant de venir s'installer à Paris à quatre ans avec ses parents, où elle est devenue institutrice. Elle aurait eu 100 ans en 2015. Madeleine n'a jamais eu de descendance, mais j'ai découvert dans ses cartons qu'elle avait eu une histoire d'amour avec un certain Loulou pendant la guerre. Celui-ci est mort trop tôt, en 1943. C'est lors de la "saison 3" que j'ai découvert comment.

    Au fur et à mesure de mon enquête, j'ai également interviewé des voisins de Madeleine ainsi que son filleul. Ils me l'ont tous décrite comme une belle personne, curieuse, ouverte aux autres, qui aimait les voyages et... les documentaires ! (rires) Les rapports d'inspection que j'ai pu lire m'ont également permis d'apprendre que c'était une très bonne institutrice. J'ai bien conscience de l'avoir idéalisée avec le temps, mais c'est ce qui a entretenu ma motivation. En effet, je n'aurais jamais pu aller aussi loin sans cette image positive de Madeleine. 

    Madeleine-Project

    Comment vous êtes-vous organisée ? Tweetiez-vous vraiment en direct ?

    La première saison s'est déroulée en novembre 2015 et était en direct à une demi journée près. J'allais dans la cave avec mon smartphone et mon carnet de notes, je déballais les affaires de Madeleine et notais ce que je ressentais au fur et à mesure. J'en rendais compte le lendemain matin sur Twitter à peu près dans l'ordre de mes découvertes. La plupart des événements se sont donc bien passés d'un jour à l'autre. Et je ne me doutais pas à l'époque qu'il y aurait du potentiel à poursuivre la "saison 1".

    Quel type d'interactions Twitter a-t-il permis ?

    Je ne m'attendais pas à ce que le projet suscite un tel engouement, que ce soit sur Twitter ou sur Facebook, où je postais un lien vers les messages de la journée. J'ai très vite reçu de nombreux messages et ai progressivement posé des questions aux gens qui me suivaient pour les inciter à participer : ils m'ont par exemple aidée à identifier des objets trouvés dans la cave, certains m'ont envoyé des photos d'endroits où Madeleine était partie en vacances, d'autres ont même posté des photos de gâteaux réalisés à partir des recettes de Madeleine. Beaucoup de gens m'ont également proposé de faire des recherches généalogiques. J'ignorais qu'il existait autant de personnes passionnées par la généalogie sur la toile !

    Madeleine-Project

    Comment expliquez-vous cet engouement ?

    Il semblerait que les gens aient été touchés de façon très intime par ce projet car il les a renvoyés à leur propre histoire : leurs grands-parents, l'épreuve de trier les affaires d'un aïeul... Surtout, la vie de Madeleine renvoie à notre histoire collective et à des thèmes universels auxquels chacun peut s'identifier : la guerre, l'amour, l'école, les enfants, etc. 

    Ce projet est également transgénérationnel, notamment en raison de l'opposition de sa forme (Twitter) et de son fond (les archives et le passé).  Du coup, certains jeunes ont pu s'intéresser au fond par le biais de la forme. 

    Avec le recul, je vois ce projet comme une agrégation de petits fragments : comme si Madeleine avait laissé des petits morceaux de sa mémoire dans la cave dont j'ai ensuite tenté de reconstituer le puzzle. En les publiant ensuite sous la forme de tweets, je les ai moi aussi restitués sous forme de fragments, que les gens peuvent assembler comme ils veulent et reconstituer leur propre Madeleine. Je dirais qu'il s'agit d'une espèce de mémoire collective fragmentée dans laquelle chacun peut se retrouver.

    Madeleine-Project

    Durant votre enquête, vous avez également été amenée à rencontrer des professionnels des archives...

    En effet, je me suis rendue aux archives départementales de Paris et de Seine-et-Marne. J'avoue avoir eu très peur d'y mettre les pieds au départ, car ce type de recherche me semblait compliqué. J'ai commencé par celles de Paris en expliquant ma démarche, où j'ai été extrêmement bien accueillie et aidée : je cherchais notamment le dossier d'institutrice de Madeleine. 

    Ensuite, j'ai découvert les recensements et même la fiche signalétique militaire de Loulou... J'ai vraiment eu les larmes aux yeux en trouvant certains documents. J'avais le sentiment de trouver un scoop qui datait de 1941 ! Ne me doutant pas au départ de toutes les informations conservées par les archives, je réalisais alors à quel point elles étaient à la fois passionnantes et utiles. Il m'aura fallu ce projet-là pour le comprendre. 

    J'ai également rencontré Célestin, un réparateur d'appareils de cinéma anciens. C'est lui qui m'a permis de visionner le film 8 mm trouvé dans la cave de Madeleine.

    Madeleine-Project

    Certains critiques vont ont accusée de ne pas respecter la vie privée de Madeleine. Que leur répondez-vous ?

    J'entends ces critiques. Cette question fait pleinement partie du projet, qui n'est ni journalistique, ni archivistique, et qui lui-même questionne. Je suis bien sûr la première à me l'être posée, car pour réaliser un projet pareil, il faut pouvoir l'assumer et se regarder dans la glace tous les matins.

    D'abord, je me suis dit dès le début qu'il fallait anonymiser Madeleine, même si elle n'avait pas de descendants, ce qui a d'ailleurs contribué à la rendre universelle. Ensuite, je m'attache à faire preuve d'une très grande éthique, de déontologie et d'un très profond respect pour elle. Ma démarche est la plus honnête et bienveillante possible. Quand j'ai des doutes, j'en discute avec certaines personnes et s'il m'arrive d'hésiter à tweeter quelque chose, je ne le publie pas.

    Si je sais bien sûr qu'il s'agit avant tout de sa mémoire à elle, je considère que se trouvait dans cette cave beaucoup de notre mémoire collective. Il faut d'ailleurs savoir que Madeleine avait elle-même archivé beaucoup de choses, rangées dans des enveloppes, étiquetées. Pour qui avait-elle fait tout ça ? Pas pour moi, évidemment, mais je ne pense pas que jeter toutes ces affaires à la poubelle aurait été mieux. D'ailleurs, je suis actuellement en discussion avec les Archives de Paris, pour organiser la conservation de tous ces documents là-bas.

    Enfin, il y a la question fatidique : qu'aurait pensé Madeleine de tout ça ? Je n'ai évidemment pas la réponse et personne ne l'aura. Mais je me pose cette question tous les jours et je fais au mieux pour me dire qu'elle aurait aimé ce projet. 

    Madeleine-Project

    Y aura-t-il une saison 4 ?

    Pour le moment, j'engrange de la matière en attendant de voir si j'en aurai assez pour faire une nouvelle saison. J'essaye notamment de retrouver d'anciens élèves de Madeleine. Mais une chose est sûre : je suis toujours, et plus que jamais, plongée dans l'histoire de Madeleine !

     

    Cet article vous intéresse? Retrouvez-le en intégralité dans le magazine Archimag !

    couv-299
    Nombre d’entreprises ont dans leurs armoires et leurs serveurs un véritable trésor : leurs archives. Prenant conscience de leur potentiel, des projets de valorisation se montent.
    Acheter ce numéro  ou  Abonnez-vous

    À lire sur Archimag

    Le Mag

    Tout Archimag, à partir de 9,50 €
    tous les mois.

    Le chiffre du jour

    15
    C'est le nombre de pages numérisées issues des archives de la Société des Nations.

    Recevez l'essentiel de l'actu !

    Indispensable

    Bannière BDD.gif