
RETROUVEZ CET ARTICLE ET PLUS ENCORE DANS NOTRE MAGAZINE - BIBLIOTHÈQUES : COMMENT SURVIVRE FACE AUX PRESSIONS ?
Au sommaire :
- Bibliothèques : comment survivre face aux pressions ?
- De la difficulté de gagner la bataille des budgets
- Face aux violences, des bibliothécaires désemparés
- L’accueil universel à l’épreuve des tensions sociales
- Nouveaux services, nouvelle identité ?
Au mois de mars dernier, une bibliothécaire de la médiathèque José Cabanis, à Toulouse (Haute-Garonne), était agressée sexuellement. L’établissement n’en est malheureusement pas à son premier acte de violence, selon nos confrères de France 3 Occitanie qui, témoignages à l’appui, constatent que les agressions physiques, verbales et parfois sexuelles sont de plus en plus courantes. À Dijon (Côte-d’Or), une bibliothèque a été incendiée au début de l’année 2025 lors d’interventions policières ciblant le trafic de drogue, mettant en danger le personnel présent sur place.
Au cœur de Paris, c’est la médiathèque de la Canopée qui, depuis plusieurs mois, est le théâtre de violences et de menaces à l’encontre des agents. Au point que plusieurs d’entre eux ont décidé d’exercer leur droit de retrait. De son côté, le syndicat SUPAP-FSU a déclenché une alerte pour "danger grave et imminent", entraînant une coenquête avec l’administration.
À cette liste des violences qui visent les bibliothécaires, il convient d’ajouter les incendies volontaires qui ont détruit, ces dernières années, tout ou partie d’établissements à Marseille (Bouches-du-Rhône), à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis) ou à Rillieux-la-Pape (Rhône). À Grenoble (Isère), la médiathèque Chantal Mauduit avait été entièrement détruite en janvier 2025 à la suite d’un incendie provoqué par une voiture-bélier projetée dans l’établissement, qui avait ouvert ses portes au public deux mois plus tôt.
Des personnels de sécurité insuffisants
"Les bibliothécaires sont profondément blessés et très peu armés pour comprendre ce qui leur arrive", Denis Merklen, auteur de "Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ?"
Dans un entretien qu’il avait accordé à Archimag à l’occasion de la sortie de son ouvrage sur les incendies volontaires de bibliothèques, le sociologue Denis Merklen dressait un constat : "Les bibliothécaires sont profondément blessés et très peu armés pour comprendre ce qui leur arrive. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles on parle peu et mal de ces problèmes, car les bibliothécaires ne veulent pas stigmatiser leur public."
Selon lui, les professionnels souffrent également d’une faible fréquentation qui, dans ces quartiers, est de l’ordre de la moitié de la moyenne nationale. "Les bibliothécaires sont dans une situation de grande perplexité quand ce public leur jette des pierres ou des cocktails Molotov", affirmait-il. "Mais il faut également souligner que les bibliothécaires ne sont presque jamais visés physiquement. Il existe une frontière morale. Ces actes de violence épargnent les personnes physiques : c’est l’institution qui est visée."
Du côté des syndicats, on met en avant l’insuffisance de personnel de sécurité : "La suppression totale ou partielle du gardiennage dans de nombreux établissements a des conséquences parfois graves pour les équipes", estime la SUPAP-FSU (Syndicat unitaire des personnels des administrations parisiennes). "Les signaux d’alerte doivent être entendus et entraîner des réponses à la hauteur. En cas d’incident grave, les équipes doivent avoir le droit de fermer temporairement l’établissement".
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Un lieu ouvert, pacifié, bienveillant et accueillant
A contrario, certaines bibliothèques sont épargnées par ces violences. C’est particulièrement le cas à Béligneux : "La commune ne connaît pas de problèmes majeurs et n’est heureusement confrontée ni aux violences ni aux agressions", se réjouit Nathalie Babolat, directrice générale des services de cette commune de l’Ain. "Une vidéosurveillance sera néanmoins installée dans la future bibliothèque qui ouvrira au printemps 2027, mais nous avons fait le choix de ne pas équiper les livres de systèmes antivol, le territoire restant relativement préservé."
"Les difficultés de la société entrent aussi dans les médiathèques", Ann-Sarah Laroche, directrice de la médiathèque de Bayonne.
Pour Ann-Sarah Laroche, directrice de la médiathèque de Bayonne, "les médiathèques sont perçues comme des lieux refuges, et peut-être encore plus aujourd’hui, dans une société où beaucoup de gens n’ont pas la possibilité de s’offrir un logement chauffé et spacieux, une connexion internet efficace ou un café à l’extérieur".
Selon elle, l’établissement accueille de nombreuses personnes ayant de lourdes difficultés de logement, d’accès à la citoyenneté et aux soins, ou en souffrance psychique. "Elles viennent vers la médiathèque parce que c’est un lieu ouvert, pacifié, bienveillant et accueillant", poursuit-elle. "Les difficultés de la société entrent aussi dans les médiathèques."
Plusieurs dizaines de millions d’euros de réparation
De son côté, la Bibliothèque publique d’information (Bpi) du Centre Pompidou invite à une lecture nuancée de ces menaces : "La médiatisation des incendies ou des fermetures de bibliothèques peut occulter un élément important : de nombreuses bibliothèques n’ont pas été attaquées dans des contextes de tension (révoltes urbaines de 2023, par exemple)". Selon la Bpi, certaines ont même fait l’objet d’actes explicites de protection : interventions d’habitants, de partenaires, de bibliothécaires ou d’élus, voire des débats au sein des attaquants sur le fait de cibler ou non la bibliothèque. "Les incendies de bibliothèques ont d’ailleurs été nettement moins nombreux lors des révoltes urbaines de 2023 qu’en 2005."
Selon le ministère de la Culture, cinquante et un établissements ont subi des dommages de diverses gravités (incendies totaux, dégradations de façades, vitres brisées, pillages) en 2023. De son côté, l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) a estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros le coût des réparations de la cinquantaine de bibliothèques détruites partiellement ou entièrement.
Des pistes
"L’accueil de publics en difficulté nécessite davantage de médiation, de formation, de travail d’équipe et de dispositifs de soutien pour les agents", explique Ann-Sarah Laroche, directrice de la médiathèque de Bayonne. "Nous travaillons notamment sur un plan de formation des agents à la gestion des conflits et à la médiation auprès de publics ayant des besoins particuliers". Selon elle, la surveillance et l’accueil à certaines périodes de vacances (lorsque les flux sont importants) ont également été renforcés. Par ailleurs, depuis la réouverture de la médiathèque à la suite du récent projet de restructuration-extension, la fréquentation de l’établissement a considérablement augmenté. "Nous avons donc davantage besoin de médiation, d’explication des usages et d’accompagnement de nouveaux publics que nous avons voulu attirer", poursuit-elle. "C’est très positif, mais ils ne maîtrisent pas toujours les codes. Il y a donc un vrai besoin de médiation renforcée."
Face aux menaces dont ils font l’objet, quel soutien apporter aux bibliothécaires eux-mêmes ? "L’augmentation de la fréquentation, la diversification des publics et des usages peut entraîner un sentiment de vulnérabilité chez certains agents", reconnaît Ann-Sarah Laroche. "Il faut de la formation et de la cohésion, savoir que l’on est une équipe et que chacun intervient en relais, en soutien de l’autre. On n’est jamais seul". Selon elle, le travail sur le projet d’équipe autour de l’accueil est décisif. Tout comme la capacité à identifier les situations, la mise en place de processus (que faire, dans quel cas ?) et l’identification de relais susceptibles d’intervenir en cas d’incident grave.
"Il faut des procédures, en interne et avec les autres services de la ville", conclut-elle. "Ensuite, il y a des dispositifs de soutien pour les agents à l’échelle de la ville avec notamment la possibilité de faire appel à un psychologue du travail de manière totalement anonyme." Du côté du syndicat SUPAP-FSU, on demande le retour de prestations de gardiennage et, à terme, des créations de postes de médiateur "partout où c’est nécessaire" ainsi que la mise en œuvre du protocole incident grave pour tous les équipements concernés (droit de suspendre l’activité, accompagnement et renfort).









