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Jérôme Legrix-Pagès et Gabin Mottais : “l’IA impacte la relation pédagogique”

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    Jérôme Legrix-Pagès, vice-président chargé de l’innovation pédagogique au sein de l’Université de Caen-Normandie et directeur du CEMU et Gabin Mottais, ingénieur pédagogique au CEMU. (DR)
  • Le service d’innovation et d’appui à la pédagogie de l’Université de Caen-Normandie (CEMU) a mis à disposition,  en décembre dernier, le livre blanc "Enseigner avec l’intelligence artificielle générative à l’université". Rencontre avec ses auteurs : Jérôme Legrix-Pagès, vice-président chargé de l’innovation pédagogique au sein de l’Université de Caen-Normandie, directeur du CEMU et président de France université numérique, et Gabin Mottais, ingénieur pédagogique au CEMU.

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    Pourquoi avoir publié ce livre blanc

    Jérôme Legrix-Pagès : Depuis 2021, nous menons une réflexion engagée sur l’IA. Son potentiel transformant est assez important dans la mesure où elle pénètre tous les domaines et bouscule de façon considérable les pratiques de nos usagers étudiants, des équipes pédagogiques, et, même au-delà, de tout l’écosystème de l’enseignement supérieur (recherche, administration, etc.). Il nous paraissait important d’observer ce qu’en dit la science et de sortir des fantasmes et des représentations toutes faites pour prendre de la hauteur. Il ne s’agissait ni d’être dans la résistance ou la moralisation, mais de prendre le train en marche.

    Gabin Mottais : Ce livre blanc est surtout un support de veille et d’exploration, auquel nous avons intégré la littérature dont nous disposions et des témoignages d’enseignants. Il fait également suite à un plan de formation que nous avions mis en place en amont. Il vise à poser une base de réflexion et d’échange et à donner des pistes.

    Vous parlez d’un "usage pédagogique raisonné" de l’IA. De quoi s’agit-il ?

    Gabin Mottais : Cette notion englobe de nombreux éléments et nous développons d’ailleurs un nouveau support sur ce sujet. Elle sous-entend qu’adopter une logique "techno-solutionniste" ne doit pas être systématique.

    Selon les cas d’usage, il faut veiller à se demander si l’IA est vraiment le seul outil susceptible d’apporter une plus-value pédagogique, notamment au regard de ses impacts écologiques ou encore de son orientation vers les contenus anglophones. Il existe un autre chemin ! Par exemple, nous avons récemment lancé un appel à projets sur le thème "Innover sans numérique", non pas dans l’objectif d’éviter l’IA, mais d’explorer des méthodes sans numérique, qui ont encore toute leur place aujourd’hui.

    Lire aussi : Claire Lauzol et Régis Rossi : “l'intelligence émotionnelle peut être un contrepoids face à l’IA”

    Votre livre blanc rassemble des témoignages d’enseignants. Quels profils avez-vous identifiés ?

    Jérôme Legrix-Pagès : Nous observons trois groupes en matière d’innovation pédagogique : ceux qui sont contre et se sentent menacés, ceux qui y voient un intérêt, mais qui n’ont pas le temps de se pencher sur le sujet et ceux qui s’en saisissent. Nous avons un panel vraiment très varié et toujours dynamique. Une chose est sûre : l’IA ne laisse personne indifférent. Elle est identifiée comme un "game changer". 

    Nous avons aussi observé une forme de découragement, voire du catastrophisme de la part de certains enseignants, qui s’interrogent sur leur rôle face à des étudiants qui utilisent l’IA à outrance. C’est souvent face à l’inconnu que les fausses représentations sont les plus fortes.

    Gabin Mottais : On observe chez certains une crainte très présente d’être "largués" par rapport aux jeunes étudiants qui, selon eux, prendraient en main les outils plus rapidement, mais aussi de façon plus intelligente et poussée. Pourtant, cette idée repose sur une illusion : une enquête, que nous avons menée auprès des étudiants, a mis en évidence des usages majoritairement axés sur la compréhension d’un sujet, sur la synthèse ou sur la reformulation, qui ne demandent pas de maîtrise avancée de l’outil. Notre but est aussi de montrer aux enseignants que les étudiants ont, au contraire, besoin d’être guidés, c’est d’ailleurs une demande et un besoin qu’ils formulent.

    L’IA force-t-elle les enseignants, et plus largement tout l’écosystème de l’enseignement supérieur, à repenser leurs pratiques ?

    Jérôme Legrix-Pagès : Les rapports à l’effort, à l’écrit et à l’évaluation sont en train de se transformer. Par exemple, les modèles des devoirs écrits doivent être repensés afin que les évaluations soient résilientes à l’IA ou qu’elles l’intègrent. Certains collègues demandent à leurs étudiants de fournir l’historique des prompts et de citer l’IA si celle-ci a été considérée comme une source, en précisant les demandes. Cela peut donner de la valeur au travail de l’étudiant.

    Si des tentatives d’interdiction ou de sanction vis-à-vis de l’usage de l’IA ont été observées, nous devons pourtant admettre que nous ne pouvons pas lutter contre. Et puisque le retour en arrière est impossible, il faut donc apprendre aux étudiants comment dominer l’outil pour ne pas être dominé par lui. L’IA nous oblige, en tant qu’institution, à investir du temps de prévention et de formation sur le sujet (réflexion critique sur l’outil numérique, intégrité scientifique, etc.).

    Gabin Mottais : L’IA impacte la relation pédagogique et va finalement donner plus de sens au présentiel. Concernant les devoirs, j’explique aux enseignants que nous ne pouvons plus avoir les mêmes attentes ni les mêmes objectifs. Durant les cours, il faut également revoir l’animation des séances pour les rendre plus vivantes et actives tout en garantissant l’intégrité académique et la compréhension des concepts. Il semble aussi important de consacrer des temps de lecture, de méthodologie, de synthèse et de rédaction durant les cours pour préserver nos capacités. Car je pense que nous devons redonner le goût de l’effort aux étudiants : la lecture, la sélection d’informations et la restitution ont des effets positifs sur le cerveau. L’IA pourrait nous enlever ça. 

    Jérôme Legrix-Pagès : J’ajouterai que le fondement de la relation pédagogique, c’est de progresser par une valorisation de l’erreur. Cela a été démontré de multiples fois : l’erreur est plus productive que la réussite. Souhaiter la perfection en permanence, dès le premier coup, est l’une des conséquences délétères de l’IA. Il est important de rappeler que nous apprenons lorsque nous nous trompons ; surtout en France, où nous avons un rapport quasi mystique à la note et l’évaluation. 

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    Finalement, quel regard portez-vous sur l’IA dans l’enseignement supérieur et sur les transformations qu’elle peut induire pour les enseignants et les étudiants ? 

    Gabin Mottais : Je ne suis ni dans le rejet ni dans une posture d’"influenceur" de l’IA ! Certes, la technologie a changé ma manière de travailler et l’arrivée de ChatGPT a transformé notre rapport à la connaissance, à son accès et à sa construction. Pourtant, nous ne pouvons pas ignorer l’impact écologique et social des IA. Par ailleurs, au-delà de la question des usages, le sujet soulève également des questions profondes, notamment sur notre place dans la société ou sur notre utilité. 

    Jérôme Legrix-Pagès : Avec l’IA se posent des interrogations d’ordre existentiel. Si celle du « remplacement » est souvent posée, je m’inquiète moins pour mes collègues enseignants, car c’est un monde d’autodidactes qui, bon gré mal gré, va prendre en route cette évolution. Pour nos étudiants, ces outils ajoutent une surcouche d’angoisse : en plus du stress de l’avenir économique, de la planète qui va mal et de la guerre qui revient, nous les formons à des métiers dont nous ignorons quel sera l’exercice réel. 

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