Article réservé aux abonnés Archimag.com

Claire Lauzol et Régis Rossi : “l'intelligence émotionnelle peut être un contrepoids face à l’IA”

  • claire-lauzol-regis-rossi-intelligence-emotionnelle.jpg

    claire-lauzol-regis-rossi-intelligence-emotionnelle
    Claire Lauzol et Régis Rossi, auteurs (avec Didier Noyé) de l’ouvrage "Les pouvoirs de l’intelligence émotionnelle". (DR)
  • Claire Lauzol et Régis Rossi sont les auteurs (avec Didier Noyé) de l’ouvrage "Les pouvoirs de l’intelligence émotionnelle", dont la deuxième édition a été publiée aux Éditions Eyrolles en mars 2026.

    couv392bd.pngenlightened RETROUVEZ CET ARTICLE ET PLUS ENCORE DANS NOTRE MAGAZINE : SOUVERAINETÉ NUMÉRIQUE : QUI SONT NOS CHAMPIONS FRANÇAIS ?

    mail Découvrez toutes les newsletters thématiques gratuites d'Archimag dédiées aux professionnels de la transformation numérique, des bibliothèques, des archives, de la veille et de la documentation.


    Les émotions ont longtemps été considérées comme des signes de faiblesse dans le milieu professionnel. L’intelligence émotionnelle y est-elle désormais prise au sérieux ?

    Régis Rossi : Oui, clairement, même si le chemin n’a pas été linéaire. Pendant des décennies, l’entreprise a valorisé la maîtrise, le contrôle et la rationalité froide. Les émotions étaient tolérées, à condition de rester à la porte du bureau. Mais les lignes ont bougé. Les crises successives (sanitaires, sociales, managériales) ont mis en lumière une évidence : on ne dirige pas, on ne coopère pas et on ne décide pas sans émotions.

    L’intelligence émotionnelle n’est plus perçue comme un supplément d’âme ou une "soft skill sympathique". Elle devient un véritable levier de performance durable, de qualité relationnelle et de santé psychologique. Les organisations comprennent progressivement que ce qui n’est pas reconnu finit par se manifester autrement, souvent de manière coûteuse.

    Quel rôle l’intelligence émotionnelle peut-elle jouer dans le milieu professionnel ?

    Claire Lauzol : Elle y joue un rôle central, en permettant d’abord de mieux se connaître, et donc de mieux se réguler : elle aide à identifier ce qui se joue en soi avant que cela ne déborde sur les autres. Ensuite, elle améliore la qualité des relations : comprendre ses émotions, c’est aussi mieux décoder celles d’autrui, ajuster sa communication, éviter les malentendus et désamorcer les tensions.

    Enfin, elle éclaire la prise de décision : une émotion n’est ni bonne ni mauvaise en soi, c’est une information. L’intelligence émotionnelle consiste à savoir l’écouter sans s’y soumettre aveuglément. Dans un monde complexe et incertain, cette compétence devient stratégique.

    Lire aussi : Lionel Dos Santos de Sousa : "je plaide pour une algorithmisation partielle de la décision politique"

    Vous distinguez les émotions primaires et les émotions secondaires. Qu’est-ce qui les différencie ?

    Claire Lauzol : Les émotions primaires sont instantanées, biologiques et universelles. La peur, la colère, la joie, la tristesse, le dégoût ou la surprise apparaissent sans filtre, comme une alarme interne. Elles sont brèves et fonctionnelles et il est probable que, sans elles, l’humain ne serait plus sur terre aujourd’hui !

    De leur côté, les émotions secondaires sont le résultat d’une interprétation. Elles naissent de nos croyances, de notre histoire, de notre dialogue intérieur. Par exemple, la jalousie ou la honte sont des émotions secondaires. Comprendre cette distinction est fondamental, car ce ne sont pas les émotions primaires qui nous piègent le plus souvent, mais ce que nous en faisons mentalement ensuite. L’intelligence émotionnelle commence là : entre le stimulus et la réponse.

    Vous évoquez le cas d’un pilote de 65 ans qui a sauvé 155 passagers à la suite d’une avarie moteur en posant son avion sur l’Hudson, à New York, en 2009, mais en désobéissant aux ordres. L’intelligence émotionnelle y a-t-elle joué un rôle ?

    Régis Rossi : Oui, de manière déterminante. Cet homme n’a pas nié la peur. Il ne l’a pas laissée prendre le contrôle non plus. Il a su rester présent à l’intérieur comme à l’extérieur de lui.

    Son intelligence émotionnelle s’est manifestée par sa capacité à rester lucide sous pression, à écouter ses ressentis, son expérience, ses intuitions, sans céder à la panique ni à l’obéissance automatique. C’est un exemple frappant de ce que nous appelons une émotion régulée : l’émotion est là, mais elle devient une alliée de l’action juste, pas un obstacle.

    Peut-on orienter ses propres émotions vers un objectif particulier ?

    Claire Lauzol : La bonne nouvelle, c’est que c’est possible, mais seulement en partie, car l’émotion ne fonctionne pas comme un appareil qu’on éteint à sa guise. On peut en revanche créer les conditions pour qu’une émotion soutienne un objectif. Cela passe par l’attention portée à son état interne, par le langage que l’on utilise avec soi-même, par la capacité à donner du sens à ce que l’on vit.

    Les sportifs de haut niveau le savent bien : ils ne cherchent pas à supprimer le stress, mais à l’apprivoiser. Orienter ses émotions, c’est d’abord apprendre à les accueillir, puis à les transformer en énergie mobilisatrice.

    Comment ne pas être sous l’emprise de ses propres émotions ?

    Régis Rossi : La clé n’est pas le contrôle, mais la conscience. Plus une émotion est niée, plus elle agit dans l’ombre. À l’inverse, lorsque celle-ci est reconnue et nommée, elle perd déjà une partie de son pouvoir. Prendre un temps de recul, respirer, mettre des mots sur ce que l’on ressent permet de réintroduire de la liberté là où l’émotion voulait imposer une réaction automatique. L’intelligence émotionnelle, ce n’est pas l’absence d’émotion, c’est la capacité à choisir sa réponse.

    Lire aussi : David Fayon : "l'information produite par les IA générative n'est pas exacte, elle est probabiliste"

    Quel rôle l’intelligence émotionnelle peut-elle jouer face à l’intelligence artificielle triomphante ?

    Claire Lauzol : Un rôle majeur, presque de contrepoids. L’IA excelle dans le traitement des données, la rapidité et la prédiction, mais elle ne ressent pas, ne doute pas, ne perçoit pas les nuances relationnelles. L’intelligence émotionnelle devient alors ce qui nous distingue profondément. Elle est liée à l’empathie, à l’éthique, à la responsabilité, à la capacité de créer du lien authentique.

    Dans un monde de plus en plus algorithmique, l’intelligence émotionnelle est un rempart, mais aussi un cap : elle nous rappelle que la technologie doit rester au service de l’humain, et non l’inverse.

    Une enquête menée aux États-Unis révèle que 61 % des chercheurs et experts estiment que l’IA va modifier notre manière de raisonner et de comprendre le monde. Elle pointe également une forme de paresse mentale et une baisse de notre engagement cognitif. Ces craintes sont-elles justifiées ?

    Régis Rossi : Ces craintes sont légitimes, en effet, mais à condition de ne pas tomber dans une lecture anxiogène ou déterministe. Chaque grande avancée technologique a déjà modifié notre manière de penser : l’écriture a transformé la mémoire, la calculatrice notre rapport au calcul, le GPS notre sens de l’orientation. L’IA s’inscrit dans cette continuité, avec une puissance et une rapidité inédites.

    Le risque de paresse mentale existe surtout lorsque l’IA devient un substitut à la réflexion plutôt qu’un appui. Si nous lui déléguons systématiquement l’analyse, la formulation ou la prise de décision, notre engagement cognitif peut effectivement s’affaiblir. C’est précisément là que l’intelligence émotionnelle joue un rôle clé. Elle nous aide à rester conscients de nos choix, de nos automatismes et de notre rapport à l’effort et à l’attention. Elle développe cette vigilance intérieure qui permet de ne pas confondre confort et appauvrissement, assistance et dépendance.

    L’enjeu n’est donc pas de résister à l’IA, mais d’apprendre à cohabiter avec elle avec lucidité. Si nous cultivons l’attention, l’esprit critique, le sens et la qualité de la relation, l’intelligence artificielle peut devenir un formidable amplificateur sans nous faire perdre ce qui fait profondément notre humanité.

    Vous évoquez "la tentation de l’externalisation émotionnelle". De quoi s’agit-il ?

    Régis Rossi : Il s’agit de la tendance à confier à des outils, à des processus ou à des technologies ce qui relève de notre responsabilité émotionnelle. Par exemple, en attendant d’un algorithme qu’il décide à notre place ou d’un outil qu’il régule ce que nous n’osons pas affronter en nous-mêmes. Cette externalisation peut être confortable à court terme, mais elle appauvrit notre capacité à ressentir, à décider, à assumer.

    L’intelligence émotionnelle nous invite au contraire à reprendre la main. À accepter l’inconfort, parfois nécessaire pour grandir individuellement et collectivement. 

    À lire sur Archimag
    Les podcasts d'Archimag
    Pourquoi parle-t-on autant d’éthique quand il est question d’intelligence artificielle - et de quoi parle-t-on exactement ? Pour les Podcast d'Archimag, nous avons rencontré Enrico Panai, éthicien de l’intelligence artificielle. Avec lui, on clarifie ce que recouvre vraiment le mot "éthique" - au-delà des slogans - et pourquoi l’IA rend ces questions plus visibles, plus urgentes, et parfois plus confuses. On parlera aussi de l’entreprise : ses valeurs, ses contraintes, ses arbitrages… et de la manière dont une démarche éthique, quand elle intervient dès le départ, peut devenir un outil de décision et même un moteur d’innovation.