Article réservé aux abonnés Archimag.com

L’accueil universel en bibliothèque à l'épreuve des tensions sociales

  • accueil-universel-bibliotheque-epreuve-tensions-sociales.jpg

    accueil-universel-epreuve-tensions
    Les bibliothécaires doivent sans cesse œuvrer pour la bonne cohabitation de publics aux usages variés. (Freepik)
  • L’accueil universel, l’hospitalité et l’ouverture "quoi qu’il en coûte" peuvent-ils tenir sans moyens humains et financiers et sans connaissance des métiers qui composent les bibliothèques ? Sur le terrain, les professionnels savent faire cohabiter les publics, les usages et des besoins de plus en plus variés dans un équilibre parfois fragile et sous tension.

    395_couv_bd.pngenlightened RETROUVEZ CET ARTICLE ET PLUS ENCORE DANS NOTRE MAGAZINE - BIBLIOTHÈQUES : COMMENT SURVIVRE FACE AUX PRESSIONS ?

    Au sommaire :

    - Bibliothèques : comment survivre face aux pressions ?
    De la difficulté de gagner la bataille des budgets
    Face aux violences, des bibliothécaires désemparés
    - L’accueil universel à l’épreuve des tensions sociales
    Nouveaux services, nouvelle identité ?


    En bibliothèque, la mixité des publics est totale. La présence d’une étudiante venue y réviser ses partiels est aussi légitime que celle d’un groupe d’adolescents en quête d’un espace pour déployer leurs Warhammer (jeu de bataille avec des figurines à peindre) où encore de celle d’un sans domicile fixe en recherche d’un peu de chaleur. "La bibliothèque est l’un des rares lieux qui accueillent des personnes de tous les âges et de tous les milieux sociaux, sans qu’elles aient à décliner leur identité ou leur projet", confirme Raphaële Gilbert, cheffe du service études et recherche à la Bibliothèque publique d’information (BPI). "C’est un lieu démocratique par essence."

    "Nous parlons d’accueil universel plutôt que d’accueil inconditionnel", explique Pascal Ferry, bibliothécaire du réseau de lecture publique de la Ville de Paris, élu SUPAP-FSU à la DAC (Direction des affaires culturelles). "Nous bataillons souvent avec nos tutelles sur ce sujet, car, dans chaque établissement, il y a un règlement intérieur obligatoire. Si une personne est alcoolisée, représente un danger ou un trouble, nous le raccompagnons à la sortie." Et Raphaële Gilbert de compléter : "Le bibliothécaire est en permanence dans un art de l’ajustement. Il doit faire en sorte que la bibliothèque fonctionne dans toute sa diversité, sans poser de règles trop strictes qui viendraient contredire l’esprit d’hospitalité".

    Pourtant, selon elle, l’absence de cadre n’est pas davantage tenable : "Si chacun fait ce qu’il veut, certains publics risquent d’occuper le lieu de façon trop prégnante, quitte à empêcher les autres de se l’approprier."

    Faire cohabiter les publics

    Faire cohabiter les publics génère donc inévitablement des tensions. En s’ouvrant ainsi à tous, la bibliothèque représente aussi une chambre d’écho des tensions et des enjeux de santé mentale qui existent sur les différents territoires qu’elles occupent. 

    "Par exemple, des questions d’hygiène se posent de façon assez brutale et très sensible pour l’accueil des personnes en très grande précarité ; ceux qui sont dans la rue depuis plusieurs jours, voire plusieurs mois ou années", explique Pascal Ferry. "Nous devons expliquer aux autres publics qui se plaignent qu’ils sont aussi les bienvenus, tout en tentant d’orienter les personnes concernées vers un accueil de jour, un bain-douche municipal ou des laveries solidaires gratuites, etc. Ces situations compliquées impliquent une proximité."

    Le cas de la médiathèque de la Canopée, à Paris, qui a fait l’objet d’une alerte pour danger grave et imminent en janvier 2026, illustre bien l’équilibre fragile de la cohabitation. Depuis 2024, l’établissement fait face à un afflux de demandes et à une augmentation de la fréquentation (de jeunes migrants, pour la plupart) qui génèrent des tensions. Si l’équipe rencontre ce nouveau public pour identifier ses besoins et l’orienter du mieux qu’elle peut, le manque d’espace et de moyens humains est rapidement devenu problématique. "Leur nombre, plus que leur présence elle-même, fait que certains usagers s’interrogent, s’empêchent d’aller dans l’espace où ils se sont installés en nombre, voire tiennent des propos à sous-entendus racistes, pour une minorité d’entre eux", explique la médiathèque sur son blog.

    Selon Pascal Ferry, la situation s’est ensuite aggravée à partir du printemps 2025, jusqu’à justifier l’alerte de janvier dernier. "En sous-effectif, les collègues sont affectés et nettement abîmés, avec différents arrêts de travail", constate le représentant syndical. "Quand le projet d’établissement et la cohésion d’équipe volent en éclats, c’est qu’on ne peut plus faire face. C’est ce qui s’est passé à la Canopée." Selon lui, la médiathèque compte actuellement cinq à six postes vacants sur une équipe de vingt-deux personnes.

    Lire aussi : L'art de concevoir des bibliothèques en 2026

    Justement, la question du sous-dimensionnement des équipes est fréquemment relevée. Sur les réseaux sociaux ou les blogs d’échanges entre professionnels, les demandes de conseils sur "comment accueillir seul(e)" ou "comment trouver l’équilibre" sont récurrentes. "Les bibliothécaires sont pris en étau entre des pressions internes (sous-effectif, charge qui augmente, etc.) et des pressions externes, comme la fermeture de services publics qui reporte parfois la population vers la bibliothèque", constate Raphaële Gilbert.

    Perte de repère et d’attractivité

    Pour Mona, militante au sein d’un collectif de bibliothécaires, la gestion des espaces par une seule personne ou par une équipe réduite et l’ouverture des établissements "à tout prix" pèsent forcément sur l’accueil. "Cela facilite les conflits et peut nous mettre en danger, comme les usagers."

    "La profession de bibliothécaire a vraiment perdu en attractivité", constate Gildo, secrétaire général à la CGT d’une collectivité. "Les salaires sont devenus problématiques, d’autant plus sur des métiers féminisés très présents dans la filière culturelle et administrative. Nous faisons face à un gel des salaires depuis une douzaine d’années, alors que l’inflation est devenue insupportable. Le sous-effectif entraîne du turnover et complique l’ensemble des missions." Selon lui, des réparations ou des rénovations de bâtiments ne sont pas lancées faute de budget, pénalisant toujours plus le travail des professionnels et l’accueil des publics. 

    Pour Mona, le manque de formation renforce un sentiment de "perte de sens". "On nous demande d’être compétents dans de nombreux domaines différents, d’accueillir toujours plus, d’imaginer des services. Mais nous ne sommes pas forcément armés pour ça. À la fin, nous n’avons même plus le temps de nous demander pourquoi nous faisons ce métier et quelles sont nos missions de bibliothécaires."

    La notion de tiers-lieux - très à la mode - contribue aussi à brouiller les pistes du rôle d’accueil des bibliothèques. "Parfois, des bibliothèques ont été installées sur des territoires qui manquaient de services publics, avec l’idée qu’elles seraient des couteaux suisses qui répondraient à toutes les politiques publiques", reprend Raphaële Gilbert. "Et finalement, quand les besoins augmentent ou quand la situation devient délicate, elles se retrouvent seules pour faire face à toutes les tensions."

    Selon la CGT, un cabinet indépendant a mené un audit auprès des agents de la lecture publique grâce à la demande répétée des syndicats. "L’expertise a révélé ce que nous savions déjà", soutient Mona. "Il y a une énorme fatigue, une énorme souffrance chez les agents."

    Des pistes

    Pour Raphaële Gilbert, la reconnaissance du travail et du rôle des bibliothécaires est urgente. "La bibliothèque ne se contente pas d’accueillir entre ses murs, elle soutient l’hospitalité d’une ville et d’un territoire tout entier. Mais elle ne peut pas le faire seule. C’est trop lourd."

    De son côté, Pascal Ferry alerte sur la question des temps d’ouverture et le maintien des moments où les bibliothécaires travaillent sur le site sans qu’il soit ouvert. Ceci afin de permettre justement aux professionnels de rencontrer des partenaires locaux, de conserver des moments de partage d’expériences en équipe, ou encore d’accueillir des publics spécifiques.

    "Faire comprendre aux élus pourquoi il faut savoir fermer les bibliothèques, et ne pas se tromper de finalités en affichant une amplitude plus large, mais vide de sens et de gens, fait partie de nos combats actuels." Pour sa part, Gildo estime que la question des effectifs, des partenariats et des formations doit être entendue « pour réussir à travailler le plus correctement possible". 

    Pour aller plus loin : 
    "Accueillir en bibliothèque. 38 fiches pratiques" de Héloïse Courty, Presses de l’Enssib, 2026.

    À lire sur Archimag

    sponsoring_display_archimag_episode_6.gif