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Professeur documentaliste : un métier en quête de reconnaissance

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    Le CDI du collège Albert Camus de Gaillac où exerce la professeur documentaliste Marie Guillet, également Guillet, membre du bureau de l’Association des professeurs documentalistes de l’Éducation nationale (APDEN). (DR)
  • Fake news, conspirationnisme, défiance envers les médias… Former l’esprit critique des élèves et les préparer à exercer leur citoyenneté dans la société de l’information est aujourd’hui essentiel. C’est aussi l’une des missions du professeur documentaliste, surnommé « prof-doc ». Zoom sur un métier protéiforme aussi méconnu que sous-estimé.

    Temps de lecture : 7 minutes

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    aline-bousquet-professeur-documentaliste« Nous sommes des clandestins », déclare Aline Bousquet. « Constamment présents sans que l’on nous remarque vraiment, nous sommes profs sans en avoir la reconnaissance ».

    Le constat est amer pour la professeure documentaliste du collège de Dourgne, une petite ville près de Castres (Tarn). Il semble partagé par un grand nombre de ses confrères, qui jugent leur métier sous-estimé.

    Pourtant, la crise sanitaire des derniers mois et le confinement qu’elle a entraîné les a propulsés en première ligne sur le front de la continuité pédagogique.

    marie-guillet-professeur-documentaliste-adpen« Nous pouvons saluer la force d’innovation et la grande capacité d’adaptation de la profession, qui a su valoriser ses compétences en diffusion ou en architecture de l’information, ainsi qu’en gestion des outils numériques », constate Marie Guillet, membre du bureau de l’Association des professeurs documentalistes de l’Éducation nationale (APDEN) qui exerce également au collège Albert Camus de Gaillac, près d’Albi ; « nous avons su mettre à disposition des élèves un nombre incroyable de ressources dans un grand esprit de mutualisation ».

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    Professeur documentaliste : un métier riche de polyvalence et liberté

    Le métier de professeur documentaliste est extrêmement varié. Sa mission : « développer les compétences des élèves dans l’accès autonome et réfléchir à l’information et aux connaissances » (devenirenseignant.gouv.fr) dans les collèges et les lycées.

    À défaut de programme, ses prérogatives sont définies par une circulaire de mars 2017 et se concentrent autour de trois pôles d’activités : l’enseignement, la gestion des ressources papiers et numériques et enfin l’accueil dans le centre de documentation et d’information de l’établissement (CDI), dont le professeur a la responsabilité.

    « Être prof doc, c’est être un enseignant certifié, détenteur du Capes », tient à rappeler Marie Guillet, de l’APDEN ; « en plus de notre mandat pédagogique, essentiel, nous sommes gestionnaires du CDI et réalisons de multiples tâches annexes comme de la veille ou encore la gestion de l’espace numérique de l’établissement ».

    Cette polyvalence du métier, qui touche à la pédagogie, à la bibliothéconomie et à la gestion de projet, est généralement très appréciée par les profs docs :

    « En effet, à notre cœur de métier s’ajoutent des tâchent plus informelles tout aussi importantes telles que l’écoute des élèves ou des collègues, ou encore le statut de personnel clé pouvant faire le lien au sein de la communauté éducative, voire entre les instances culturelles locales et l’établissement, autour de projets », explique Marion Grosshans, professeure documentaliste au collège Félix Eboué de Fessenheim, en Alsace.

    « Nous bénéficions d’une vision globale et créons souvent des liens entre les disciplines, confirme Aline Bousquet ; les informations convergent vers nous ou sont diffusées par nous ».

    Le mot « liberté » est celui qui revient le plus souvent quand on demande aux profs docs ce qu’ils apprécient dans leur métier. Liberté sur la pédagogie, liberté de gérer sa journée, liberté dans le choix des ouvrages proposés aux élèves ou encore liberté d’action ainsi que dans les projets…

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    Prof-doc : un métier plus protéiforme que polyvalent

    Denis Weiss, professeur documentalistes de la cité scolaire du Butor, à Sainte Clotilde, sur l’île de la Réunion, et coauteur du site Parcours Éducation aux Médias et à l’Information apprécie également le rapport privilégié avec les élèves :

    « Nous enseignons, sans donner de notes, à des élèves que nous suivons durant toute leur adolescence », explique-t-il ; « nous partageons avec eux des interrogations, des découvertes, des passions. Nous en parlons ou en débattons, même sur des questions plus personnelles. La posture professionnelle nous le permet. Tout est question d’angle et finalement les ressources du CDI répondent à (presque) tout ».

    Il ajoute : « Notre panel d’intervention est ouvert et différent selon les professionnels ».

    Ce que confirme Marion Grosshans : « Finalement, le métier de professeur documentaliste est peut-être plus protéiforme que polyvalent ; en fonction de sa sensibilité personnelle, de l’établissement d’exercice, des objectifs que l’on se fixe, et des nouveaux enjeux pédagogiques, ce métier revêt des aspects différents même si l’essence est toujours la même ».

    Enfin, parmi tous les aspects appréciables que revêt le métier de prof doc, citons l’adaptation d’un (tiers) lieu aux pratiques :

    « Un CDI n’est pas une salle de classe, pourtant, c’est un espace didactisé », poursuit Denis Weiss ; « on y intervient, y compris sur l’architecture, par exemple dans le cadre d’une réhabilitation ou sur l’aménagement (choix des matériaux, des circulations, etc.). Le CDI est un reflet assez intime de ce qu’est le prof doc et la tonalité de l’esprit qu’il veut en donner ».

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    Professeur documentaliste : enseignant avant tout

    Au quotidien, les difficultés du métier cristallisent les différents enjeux que défend l’APDEN. L’association a d’ailleurs élaboré un curriculum en 11 chapitres en 2014, en espérant que celui-ci fasse l’objet d’une programmation, ainsi qu’un projet collaboratif (Wikinotions Infodoc) destiné à préciser le contenu d’un enseignement en information documentation.

    « La pédagogie est notre principal enjeu », explique Marie Guillet ; « nous tenons à notre rôle d’enseignant ». Mais en l’état actuel des choses, garantir à tous un enseignement de qualité, avec une progression, semble impossible. « De moins en moins de postes sont ouverts alors qu’il faudrait au moins un prof doc pour 400 élèves », explique-t-elle ; « aujourd’hui, il n’y en a généralement qu’un seul pour tout un établissement ».

    Le point critique est surtout l’éducation aux médias et à l’information (EMI) qui a été retirée aux professeurs documentalistes en 2017 pour devenir transdisciplinaire, c’est-à-dire confiée de façon transversale à tous les enseignants.

    « C’est une aberration car le programme en EMI est trop lourd », explique Aline Bousquet. « Les autres enseignants n’y sont pas formés et ne veulent souvent pas s’en charger. Cela crée une inégalité entre les élèves, puisque leurs apprentissages dépendent de la sensibilité de leurs enseignants sur ces sujets ».

    « Il s’agit d’une éducation qui en a le nom, mais qui ne dispose pas de temps d’enseignement », confirme Marion Grosshans. Tous défendent le triptyque « gestion-accueil-enseignement ».

    « C’est ce qui fait l’originalité, la spécificité et la force du métier », insiste Denis Weiss.  

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    CDI : la collaboration avec les autres disciplines ne va pas de soi

    Dans les faits, cette collaboration transdisciplinaire autour de l’EMI ne semble donc pas évidente à mettre en place au quotidien :

    « Notre statut de pédagogue n’est pas suffisamment identifié », regrette Marie Guillet ; « comme il s’agit d’un co-enseignement, nous devons sans cesse batailler auprès de nos collègues pour qu’ils nous réservent des heures ».

    Ce que confirme Aline Bousquet : « En débutant, j’ai été très étonnée du manque d’intérêt, voire de la méfiance des autres enseignants. Il faut sans cesse se vendre quand on propose un projet d’éducation aux médias ! ».

    Pourtant, tous les profs docs que nous avons interrogés en conviennent : réaliser une recherche documentaire et savoir évaluer l’information sont des compétences indispensables, transposables à tous les aspects de la vie (scolaire, professionnel et personnel).

    « La question n’est plus de former à un usage technique, mais d’éduquer au fonctionnement des différents médias et à leur utilisation autonome », précise Marion Grosshans ; « ceci implique une dimension cognitive, et non plus technique, qui ne s’acquiert pas par une simple mise en pratique ».

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    Les freins au métier : l'administration en ligne de mire

    Pour beaucoup, c’est l’institution elle-même qui ne donne pas aux profs docs les moyens d’exercer correctement leurs missions :

    « Nous n’avons même pas d’inspection dans notre discipline puisque nous relevons de l’inspection générale établissements et vie scolaire », poursuit Aline Bousquet ; « les inspecteurs ignorent tout du métier de prof doc et c’est généralement nous qui leur expliquons nos missions ».

    « Il y a même un risque de conflit d’intérêts en la matière », ajoute Denis Weiss ; « un inspecteur commun à la vie scolaire, aux chefs d’établissements et aux profs docs ne va pas forcément arbitrer en faveur des derniers ».

    Un grand nombre de professeurs documentalistes se considèrent finalement tributaires de la qualité de l’intendance et du management, au sein de l’établissement et dans la hiérarchie.

    « Des commandes non suivies ou des applications trop tatillonnes des textes, comme par exemple du RGPD, peuvent être destructrices », ajoute Denis Weiss ; « l’administration devient alors un frein à l’action de la profession ».

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