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Christine Dugoin-Clément : “la Russie crée un système chaotique chez ses adversaires”

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    "L’enjeu est de faire passer ce qui se joue dans l’espace numérique vers le monde physique, c’est-à-dire du registre de l’attitude à celui du comportement", explique Christine Dugoin-Clément, chercheuse et autrice. (DR)
  • Chercheuse associée de la chaire risque de l’IAE Business School et à l’Académie militaire de la gendarmerie nationale (AMGN), Christine Dugoin-Clément est une experte de la géopolitique, des stratégies d’influence et des nouvelles technologies appliquées à la défense. Elle a publié "Géopolitique de l’ingérence russe : la stratégie du chaos" (PUF) en 2025.

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    Quelle est la guerre hybride à laquelle vous faites référence dans votre ouvrage ?

    L’expression "guerre hybride" est apparue sous la plume de l’Américain Franck Hoffman dans les années 2000. Elle qualifie un conflit mêlant plusieurs techniques, au-delà des seuls moyens militaires cinétiques, qui ciblent l’ensemble des strates de la population avec des vecteurs économiques ou informationnels, par exemple. 

    J’utilise plus volontiers la terminologie de "guerre cognitive", car la vision du conflit n’est plus circonscrite à un territoire ni à une seule méthode de conflictualité. Le savoir-faire est ancien (on le retrouve chez Sun Tzu dès l’Antiquité chinoise, en 1927 dans un manuel de l’Armée rouge ou encore au sein du KGB durant la guerre froide), mais il s’est affiné : il s’agit toujours d’influencer la psychologie des populations afin de les affaiblir et de faire ployer l’ennemi avant qu’on ait à le combattre, mais les innovations technologiques nourrissent et amplifient aujourd’hui cette approche de la conflictualité.

    Lire aussi : Claire Lauzol et Régis Rossi : “l'intelligence émotionnelle peut être un contrepoids face à l’IA”

    Vous évoquez la stratégie du chaos des opérations d’ingérence russe. De quoi s’agit-il ?

    "L’effet papillon", du météorologue Edward Lorenz, qui a découvert par hasard le comportement chaotique d’un système dans les années soixante, a été très vulgarisé. Il s’agit de la théorie du chaos, qui démontre qu’un micro-changement dans les variables d’entrée peut, à terme, produire des effets radicalement différents. Et plus les causes, voire les micro-causes, sont multipliées, plus les variables d’entrée sont donc nombreuses, et plus l’horizon de prévisibilité d’un système sur le temps long sera drastiquement réduit.

    C’est exactement ce que recherche la Russie : créer un système chaotique chez ses adversaires en polarisant une population et en multipliant les crises pour complexifier, voire geler, l’anticipation et la prise de décision des institutions d’un État. Parallèlement, depuis une vingtaine d’années, le Kremlin met en place un contrôle extrême de sa population (bulle informationnelle, maîtrise d’internet, application Max pour remplacer WhatsApp…) justement pour bénéficier, de son côté, d’un système linéaire et prévisible sur le temps long.

    Comment le Kremlin met-il en œuvre cette stratégie du chaos ?

    Il opère d’abord un ciblage spécifique selon la population visée en adaptant les narratifs et les formes de récits. Des discours, qui peuvent d’ailleurs sembler opposés, peuvent même être déployés de concert, sans s’adresser aux mêmes personnes.

    Ensuite, la Russie s’appuie toujours sur un fonds existant (croyances, sensibilités, irritants, moments délicats de l’histoire, etc.) pour que "cela prenne mieux". Cela a été expérimenté durant la guerre froide et renouvelé depuis 2014 contre l’Ukraine. L’idée est de mobiliser fortement les émotions afin de susciter des réactions viscérales pour contourner le contrôle réflexif. Des mécanismes bien connus de psychologie sociale et cognitive sont également mobilisés : biais de renforcement, logique de groupe, principes de consensus (social proofing). 

    Les technologies reprennent ensuite ces éléments et permettent de tirer un ensemble de ficelles : grâce à elles, on pourra, un peu comme sur une toile impressionniste, poser un point ici, un point là, de manière différenciée en fonction de la cible, du narratif, du moment et de l’outil (média ou canal) choisis.

    Lire aussi : Lionel Dos Santos de Sousa : “je plaide pour une algorithmisation partielle de la décision politique”

    Les opérations de désinformation russes ont pris une ampleur inédite à partir de février 2022, lors de l’invasion de l’Ukraine. Comment cela s’est-il traduit sur les réseaux sociaux ?

    On connaissait déjà les trolls, humains ou synthétiques, mobilisés via des bots, et désormais via l’IA, pour influencer les discussions, affaiblir un point de vue ou diffuser des contenus (images, vidéos, sons…) partiellement vrais ou totalement faux.

    Il y a aussi une adaptation des formats, par exemple avec les mèmes. Dès début mars 2022, on a assisté à une diffusion massive de contenus pro-invasion. Un effort important a aussi été déployé dans des langues et avec des narratifs différenciés selon différentes zones géographiques : rappel de la question du Cachemire en Inde, double standard occidental au Moyen-Orient, anticolonialisme ou anti-France dans la bande sahélienne et en Afrique de l’Ouest, etc. L’idée, encore une fois, est de partir d’un fonds existant pour rendre cela viral.

    D’autres opérations ont aussi visé les fact-checkers via des "semeurs" (qui diffusent un contenu souvent paroxystique et faux) et des "quoteurs" (qui citent des fact-checkers en leur demandant de vérifier ces contenus). Leur objectif est de détourner l’attention des vérificateurs de faits ou de les saturer.

    En quoi les algorithmes contribuent-ils à ces opérations ?

    D’abord, le modèle économique des plateformes repose sur la captation de l’attention : plus un contenu est vu, commenté, partagé, plus l’espace publicitaire a de valeur. Un contenu très émotionnel et paroxystique, comme ceux diffusés par le Kremlin, va donc générer davantage de réactions et aura tendance à remonter mécaniquement.

    Ensuite, ces algorithmes sont manipulés par des systèmes de bots pour faire grossir artificiellement un hashtag et le propulser dans les tendances afin d’y exposer beaucoup plus les internautes. Cela donne l’impression (fausse) que cette idée véhiculée est partagée par tout le monde.

    Des expériences réalisées en psychologie sociale ont prouvé le poids que peut prendre la communauté dans laquelle on est immergé : même sans aucun lien affectif, émotionnel ou hiérarchique, on peut avoir tendance à suivre un mouvement pour rentrer dans un groupe. Et tout l’enjeu, ensuite, est de faire passer ce qui se joue dans l’espace numérique vers le monde physique, c’est-à-dire du registre de l’attitude à celui du comportement.

    L’IA démultiplie la puissance des opérations d’ingérence. Comment est-elle employée ?

    Les usages varient au fur et à mesure des avancées technologiques. Avec les IA génératives, vous pouvez produire du texte, des images, du code, et ainsi créer très vite des fake news (articles, réponses, voire des sites entiers) dans un temps très court et à un coût modéré. On peut aussi générer ou modifier des images, avec des deepfakes de plus en plus réalistes, difficiles à repérer à l’œil nu. 

    Le problème, c’est que les sites générés par IA, qui diffusent de la désinformation de façon parfois très piégeuse, vont justement alimenter les bases de données exploitées par les IA génératives et les empoisonner. NewsGuard a démontré en 2025 que les dix plus grosses plateformes d’IA généraient 34 % de réponses reprenant des éléments de désinformation et plus de 50 % si la même question était posée en russe ou en chinois.

    Lire aussi : David Fayon : "l'information produite par les IA générative n'est pas exacte, elle est probabiliste"

    Les jeux vidéo sont aussi instrumentalisés. Pourquoi la Russie investit-elle ces espaces ludiques ?

    Investir, c’est le bon terme, parce que le Kremlin travaille sur le temps long et vise un ancrage durable : avec Roblox ou Minecraft, on touche des publics très jeunes (9-13 ans) et avec des jeux de stratégie (Best of Hell, African Down…) on vise des publics plus âgés. Ce qui est en jeu, c’est l’historiographie qui est véhiculée : on propose un narratif et une lecture biaisée de l’histoire et du réel à laquelle les joueurs finissent par s’habituer.

    Cela façonne la conception du monde des plus jeunes et renforce des représentations déjà installées chez les plus âgés. Ces espaces sont très intéressants pour diffuser de la propagande, car insidieux : on joue à un jeu vidéo pour se détendre, et le niveau de défiance n’est pas le même que face à un contenu d’information.

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