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Pierre Vesperini : "Jamais l’incapacité à penser de façon un peu complexe n’a été aussi répandue"

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    « Ce qu’on appelle “cancel culture” n’est que le symptôme le plus spectaculaire de la crise, il n’en est pas le plus profond », explique Pierre Vesperini. (Freepik/Rawpixel)
  • Pierre Vesperini est chercheur au CNRS. Ancien élève de l’École normale supérieure, il vient de publier « Que faire du passé, réflexions sur la cancel culture » (Éditions Fayard).

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    Vous évoquez la « culture-héritage » tout au long de votre ouvrage. Quelle définition en donneriez-vous ?

    Je distingue en fait deux sens du mot « culture » : d’abord la « culture » au sens de « civilisation », comme lorsqu’on s’intéresse par exemple à la question du port d’arme dans la culture américaine, ou à la cérémonie du thé dans la culture japonaise.

    Ensuite la « culture » au sens des « connaissances dont la maîtrise fait dire d’un homme qu’il est “cultivé” ». Ces connaissances se présentent souvent comme un patrimoine ou un héritage.

    Mais l’image est trompeuse : car un héritier n’invente pas son héritage ; il le reçoit. Tandis que nos sociétés sélectionnent, dans les vestiges du passé, ce qui relève ou non de la culture légitime, et reconstruisent ensuite ces vestiges selon leurs propres normes.

    Vous expliquez qu’une « crise extraordinaire frappe aujourd’hui la culture occidentale » ? Sous quelle forme cette crise se présente-t-elle ?

    Ce qui est en crise aujourd’hui, c’est la « culture-héritage » de l’Europe, dont je parlais à l’instant. L’aspect le plus spectaculaire de cette crise, c’est celle de la « cancel culture ». Cela vient de ce que la culture européenne (donc occidentale) véhicule souvent certaines valeurs propres à la « culture-civilisation » européenne : celles en particulier de la domination masculine et de la hiérarchie raciale.

    La crise se présente alors sous la forme d’un appel à la censure, avec un versant négatif (on va supprimer des œuvres des programmes scolaires, déboulonner des statues, etc.) et un versant positif : on va modifier des œuvres pour les sauver malgré tout. 

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    C’est ainsi qu’Olivier Py, alors directeur du Festival d’Avignon, expliquait très sérieusement que ce qui était bien embêtant avec les opéras du XIXe siècle, c’est que les personnages de femmes y étaient souvent des « victimes consentantes », et qu’il fallait donc les modifier… !

    pierre-vesperiniMais ce qu’on appelle « cancel culture » n’est que le symptôme le plus spectaculaire de la crise, il n’en est pas le plus profond. Le plus profond est aussi le moins visible : c’est tout simplement que jamais comme aujourd’hui l’ignorance de l’Histoire, de la langue (et je ne parle même pas des langues étrangères), l’incapacité à penser de façon un peu complexe, n’ont été aussi répandues en Europe comme dans le monde.

    Cela tient au fait que les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, n’ont cessé de détruire l’école — je veux dire l’école qui devait former des êtres humains pleinement accomplis et des citoyen·ne·s engagé·e·s dans le monde — pour en faire tout simplement un vivier de « ressources humaines » pour les entreprises.

    De là, par exemple, la disparition du jeu à l’école maternelle, et l’imposition de plus en plus précoce d’exercices de mathématiques prématurés, ou même d’initiation aux logiciels informatiques, sans rapport avec la psyché des enfants…

    Quels sont les soubassements de la « cancel culture » ? Quand et comment cette « culture de l’éradication » s’est-elle constituée ?

    Il faudrait mener une enquête historique digne de ce nom pour vous répondre. Pour l’instant, je ne peux que formuler des hypothèses. Je pense qu’un premier facteur, absolument essentiel, est le déclin du prestige et de l’ascendant symbolique de l’Europe — et plus généralement de ce qu’on appelle l’Occident — sur le reste du monde.

    Déclin symbolique qui correspond aussi à un déclin matériel : économique et géopolitique. Dans ce contexte, il est tout naturel que des voix issues des mondes que l’Europe avait colonisés se fassent entendre, qui appellent à en finir avec une certaine « histoire sacrée » de l’Europe et avec ce que j’appelle l’attitude « sacerdotale » par rapport à la « culture-héritage ».

    On ne peut que s’en réjouir. Ce qui ne veut pas dire qu’on accepte tout de ce mouvement.

    Cette « cancel culture » est-elle de la même ampleur des deux côtés de l’Atlantique ?

    Elle est beaucoup plus forte aux États-Unis qu’en France ou en Italie, par exemple, mais elle commence à prendre une certaine ampleur en Angleterre. Et elle entre aussi dans la culture commune, comme en témoigne la position d’Olivier Py dont je parlais à l’instant, et qu’une journaliste de France Culture m’a citée récemment, lors d’un entretien.

    Je veux dire qu’il s’agit d’une position qui paraît comme digne d’être discutée, et pas comme une absurdité. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, des avertissements sont désormais adressés aux spectateurs qui se rendent au théâtre à propos de scènes ou de paroles susceptibles de heurter leur sensibilité : représentation du suicide, scène de violence, propos offensants, recours au sang artificiel… Qu’est-ce que cela dit de ces sociétés ?

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    Ce qui est important, c’est que ces « avertissements » (trigger warnings) ont toujours lieu par rapport aux œuvres de la « culture-héritage » : donc avant un spectacle au théâtre ou dans le programme des cours de certaines universités anglaises et américaines (on parle alors de content notice).

    Mais jamais vous n’en trouverez, par exemple, avant des jeux vidéos, des séries, des films, des journaux télévisés, etc., qui nous mettent pourtant couramment face à des images violentes, voire choquantes ou insoutenables.

    L’idée sous-jacente est donc la suivante : la « culture-héritage » européenne est potentiellement toxique. Mais tout ce qui entre dans le circuit de l’espace médiatique capitaliste, en revanche, ne posera aucun problème.

    Dans ces conditions, comment assurer la cohésion de sociétés cosmopolites aux origines différentes ?

    Cette crise, comme c’est souvent le cas avec les crises, peut aussi être vue comme une magnifique opportunité. C’est ainsi en tout cas que je veux la voir.

    C’est l’occasion d’en finir avec l’histoire sacrée, avec la vision sacerdotale de la culture, et de fonder une culture ayant partie liée avec l’émancipation de l’humanité. Cela passe par la reconnaissance et l’objectivation sans crainte des maux inimaginables que la civilisation européenne a fait peser sur le genre humain.

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