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Souveraineté numérique : qui sont nos champions français ?

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    "La liberté guidant le peuple", huile sur toile d’Eugène Delacroix (1830). (Musée du Louvre Peintures RF 129 — après restauration 2024. Photo Shonagon / Wikimedia Commons)
  • Face à l’instabilité géoéconomique, à l’hégémonie des géants extracommunautaires et à notre dépendance, aux exigences de conformité (RGPD, NIS 2, AI Act, eIDAS 2…) et à la montée des cybermenaces, la souveraineté numérique constitue une priorité opérationnelle et stratégique. Heureusement, l’écosystème français des éditeurs offre une alternative aussi robuste que mature. Les solutions de gestion documentaire et de Ged, de messageries et de collaboration, de facturation électronique, de signature et de lutte contre la fraude, d’archivage numérique et de veille sont autant de maillons où se jouent sécurité, réversibilité, interopérabilité et protection des données. Entre acteurs historiques et start-up agiles, le choix du "Made in France" devient  un levier de performance et de confiance.

    couv392bd.pngenlightened RETROUVEZ CET ARTICLE ET PLUS ENCORE DANS NOTRE MAGAZINE : SOUVERAINETÉ NUMÉRIQUE : QUI SONT NOS CHAMPIONS FRANÇAIS ?

    Au sommaire :

    - Souveraineté numérique : qui sont nos champions français?
    - La gestion de contenu en mode souverain
    - Confiance numérique souveraine : un écosystème mature et dynamique
    - Facturation électronique : la souveraineté à l’épreuve d’un marché mouvant
    - Plateformes collaboratives et messageries "made in France"
    - L’archivage électronique souverain : un impératif stratégique
    - Veille : en première ligne de la bataille pour la souveraineté numérique
    - Start-up françaises : un levier tactique pour l’innovation et la souveraineté


    dessin-vince-souverainete-numerique.pngLe 15 décembre dernier, un communiqué laconique tombait : "Palantir Technologies Inc. annonce le renouvellement pour trois ans de son contrat avec la DGSI, le service de renseignement intérieur français, prolongeant ainsi un partenariat établi depuis près de dix ans". Ainsi, la Direction générale de la Sécurité intérieure confie-t-elle le traitement de ses données les plus sensibles à une entreprise états-unienne fondée par deux proches de Donald Trump, Alex Karp et Peter Thiel. 

    Comme on pouvait s’y attendre, cette annonce n’a pas manqué de provoquer de l’incompréhension, voire de la colère. Et cela aussi bien chez les défenseurs du domaine régalien que chez les partisans d’une souveraineté numérique française et/ou européenne. Pourtant, en 2018, Laurent Nuñez, alors directeur général de la DGSI et actuel ministre de l’Intérieur, expliquait à l’agence Bloomberg sa volonté de privilégier "une offre française ou européenne afin de mettre un outil à disposition de l’ensemble des services de renseignement". Huit ans plus tard, force est de constater que les services de renseignement intérieur français s’appuient encore sur une solution "made in USA". 

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    "Nous continuons à nous tirer une balle dans le pied"

    "L’exemple de la DGSI illustre parfaitement la dépendance numérique dans laquelle la France s’est placée et dont elle n’arrive pas à se dépêtrer", estime Alain Garnier, président de l’association EFEL Power. "Comment Palantir est-elle parvenue à devenir l’entreprise florissante qu’elle est devenue aujourd’hui ? Parce que l’État américain lui a donné sa chance".

    Selon lui, en France, ni l’État ni les entreprises ne donnent malheureusement leur chance à des éditeurs français, préférant renouveler leurs contrats avec Microsoft, par exemple. "Dans le cas précis de la DGSI, la France compte une entreprise magnifique, ChapsVision, spécialisée dans le traitement de données. Nous continuons à nous tirer une balle dans le pied ! À la place de DGSI, je ne serais pas très fier".

    Fondée en 2013, EFEL Power rassemble une centaine d’éditeurs français de logiciels. Son ambition : faire émerger les champions de demain aussi bien dans le domaine de la gestion électronique de document que dans ceux du CRM, des ERP ou des digital workplaces.

    alain_garnier-effel.jpeg"Nous voulons qu’à l’instar des acteurs français du luxe, notre savoir-faire en matière de développement de logiciels soit connu et reconnu en France et dans le monde entier", plaide Alain Garnier. Pour y parvenir, l’association doit cependant atteindre une masse critique suffisante pour faire entendre la voix des éditeurs français. À ce jour, le chiffre d’affaires cumulé de tous les adhérents de l’association approche les 150 millions d’euros. Encore loin du chiffre d’affaires du luxe "made in France", qui se compte en centaines de milliards.

    Une actualité qui fait évoluer les mentalités

    La France, et plus largement l’Europe, doivent-elles reprendre à leur compte le Buy American Act, une loi fédérale américaine entrée en vigueur en 1933 qui impose l’achat de biens produits sur le territoire américain pour les achats directs effectués par le gouvernement américain ? "Il serait pertinent de s’en inspirer", explique Jean-Pierre La Hausse de Lalouvière, président d’eFutura. "L’objectif n’est pas de systématiquement rejeter les solutions américaines, mais de rechercher et de valoriser les alternatives françaises ou européennes lorsque celles-ci existent. Une part des commandes, notamment privées, devrait leur être réservée."

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    C’est d’ailleurs le sens d’une tribune, publiée au mois de septembre dernier par Les Échos, demandant que la commande publique soit un levier de puissance pour l’Europe. Signée par des acteurs en vue de la filière numérique (Docaposte, Anssi, Hexatrust…), on y trouve également le nom de la députée Anne Le Hénanff, devenue entre temps ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique.

    D’une certaine façon, les tensions internationales existantes pourraient sonner le tocsin : "la situation géopolitique actuelle nous aide à faire évoluer les mentalités", estime Jean-Pierre La Hausse de Lalouvière. "Il y a encore deux ans, évoquer l’indépendance vis-à-vis des États-Unis pouvait sembler utopique, mais, face aux deux grands blocs que forment les États-Unis et la Chine, il est devenu indispensable d’affirmer notre autonomie. Ni l’un ni l’autre ne sont des ennemis, mais nous ne devons pas dépendre d’eux."

    Une commande publique trop complexe

    charles_huot_cap_digital.jpgÀ la tête du pôle de compétitivité Cap digital, son président Charles Huot observe attentivement le marché et se montre plutôt optimiste : "l’Europe a engagé un mouvement de fond. Le cadre réglementaire (RGPD, DSA/DMA, AI Act), les initiatives comme Gaia-X, les programmes IPCEI pour construire la future génération d’infrastructures de cloud Edge computing ou encore les stratégies européennes des données posent les bases d’une souveraineté opérationnelle".

    Selon lui, plusieurs indicateurs prouvent que la reconquête est engagée en France, notamment la doctrine du cloud de confiance défendue depuis plusieurs années par les services de l’État, la création du Comité stratégique de filière "Numérique de confiance" et l’émergence d’acteurs certifiés. "Partant de là, l’enjeu n’est plus tant de rattraper un retard - comme on l’entend encore trop souvent - que de structurer une trajectoire propre : un numérique de confiance, responsable et interopérable", affirme-t-il.

    En écho aux demandes des éditeurs, Charles Huot plaide pour que la commande publique soit fléchée vers des solutions françaises et européennes. Plus facile à dire qu’à faire : "l’accès à la commande publique demeure trop complexe pour des acteurs innovants. C’est justement là que les pôles de compétitivité ont aussi leur rôle à jouer : en aidant nos entreprises à se structurer et à rencontrer les bons partenaires commerciaux et donneurs d’ordres, publics comme privés".

    Une nouvelle doctrine d’achat numérique de l’État

    thomas_parisot_gf2i.pngPour Thomas Parisot, président du gf2i, la question de la souveraineté numérique ne relève plus seulement de la technique, mais d’un véritable réflexe culturel et psychologique. "La colonisation commence toujours dans les esprits", affirme-t-il en appelant à un "sursaut mental" face à la dépendance persistante de l’Europe vis-à-vis des infrastructures numériques extraeuropéennes. À ses yeux, "la souveraineté numérique ne peut se penser à l’échelle d’un seul pays. Elle doit s’inscrire dans une dynamique européenne et les menaces de Donald Trump ont au moins le mérite de réveiller les consciences sur ces dépendances structurelles."

    Le vent serait-il en train de tourner ? Le mois dernier, le gouvernement a dévoilé sa doctrine d’achat numérique de l’État : "il y a une urgence à se désintoxiquer de nos dépendances à des outils extraeuropéens, notamment américains, pour les usages critiques de l’État", indique David Amiel, ministre délégué chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’État.

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    Dans un entretien accordé au Figaro, Anne Le Hénanff confirme le fléchage de la commande publique vers des solutions locales : "l’objectif, c’est de réduire nos dépendances. D’abord en apprenant à les cartographier, puis en choisissant des solutions alternatives françaises ou européennes pour y remédier. Ce qu’on veut, c’est que les acheteurs publics aient les bons réflexes. La circulaire vise à les orienter. Il faut que cela soit suivi de faits. Il y a des secteurs d’activité où on peut répondre immédiatement". Comme souvent, le passage à l’opérationnel sera plus complexe. Bercy estime que la migration vers de nouveaux outils bureautiques pourrait prendre un an et demi, voire deux ans. 

    264 milliards d’euros, c’est le coût de la dépendance européenne aux logiciels "made in USA"

    Ce sont des chiffres qui donnent le vertige et qui attestent du retard accumulé par l’Europe. 83 % du total des dépenses européennes liées aux logiciels et services cloud à usage professionnel (qui regroupent le matériel, la main-d’œuvre, les services de maintenance, les logiciels, et la sauvegarde) sont passés auprès d’entreprises états-uniennes, ce qui représente un volume de 264 milliards d’euros. 

    Selon une étude réalisée par le cabinet Asterès pour le Cigref, cette dépendance vis-à-vis des États-Unis génère pour ces derniers une rente de situation très confortable, puisque 1,9 million d’emplois y sont financés grâce aux achats européens. Un gisement d’emplois très qualifiés, qui gagnerait à être rapatrié sur le sol européen : "si l’Union européenne parvenait, en 2035, à produire 15 % des services de cloud-logiciel qu’elle achète actuellement aux États-Unis, il en résulterait 463 000 emplois supplémentaires dans l’Union européenne", souligne cette étude.

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    Si ce scénario de 15 % réorientés vers des services cloud-logiciels européens advenait, il pourrait en résulter une amélioration du solde du compte courant de l’Union européenne de 100 milliards d’euros dans dix ans.  Selon le cabinet Asterès, cela représenterait un montant d’importations réduit de 100 milliards d’euros, soit 0,4 % du PIB de l’Union européenne en 2035. 

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