Article réservé aux abonnés Archimag.com

Bibliothèques : quand les nouveaux services bousculent les métiers

  • mediatheque_vaucresson.jpg

    nouveaux-services-nouvelle-identite-bibliotheques
    Médiathèque À la folie de Vaucresson. (Ville de Vaucresson)
  • En quelques décennies, les bibliothèques sont devenues des médiathèques capables d’offrir un nombre toujours plus important de nouveaux services. Au risque de l’épuisement professionnel ?

    395_couv_bd.pngenlightened RETROUVEZ CET ARTICLE ET PLUS ENCORE DANS NOTRE MAGAZINE - BIBLIOTHÈQUES : COMMENT SURVIVRE FACE AUX PRESSIONS ?

    Au sommaire :

    - Bibliothèques : comment survivre face aux pressions ?
    De la difficulté de gagner la bataille des budgets
    Face aux violences, des bibliothécaires désemparés
    L’accueil universel à l’épreuve des tensions sociales
    - Nouveaux services, nouvelle identité ?


    À elle seule, la région Île-de-France a vu la création de dix-neuf médiathèques en 2025. Et qui dit nouvel équipement dit nouveaux services aux usagers : "bibliothèques et médiathèques ne sont plus seulement des espaces où l’on emprunte des livres", explique la Drac Île-de-France. "On y vient pour lire, découvrir, se former aux outils numériques et profiter d’un cadre accueillant."

    C’est, par exemple, le cas à Vaucresson (Hauts-de-Seine), qui a inauguré sa médiathèque baptisée À la folie au mois de juin 2025. Au-delà des collections de livres, les habitants peuvent aujourd’hui profiter d’un équipement qui associe auditorium, salles d’exposition, espaces collaboratifs et offre numérique innovante. Un musée numérique Micro-Folie et un fablab mobile proposent plusieurs outils : imprimantes 3D, brodeuse numérique, outils de création…

    "Chaque semaine, environ 1 500 personnes franchissent les portes de la médiathèque, avec plus de 1 500 emprunts et 2 000 adhérents inscrits, soit plus de 20 % de la population", se réjouit la municipalité.

    À Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), la médiathèque Elsa Triolet & Louis Aragon a été inaugurée le 11 octobre dernier et son architecture lumineuse - une double peau métallique ajourée - annonce la couleur : un atelier permet aux usagers d’exprimer leurs projets via le numérique, la photo, la vidéo, le graphisme, la musique ou les loisirs créatifs.

    Une formation au numérique responsable

    La région parisienne n’a pas le monopole de la nouveauté. "La médiathèque de Bayonne a beaucoup évolué dans ses services", explique Ann-Sarah Laroche, directrice de l’établissement. "Elle n’est plus seulement un lieu de prêt de livres, mais un espace de travail, de rencontre et de pratiques culturelles diversifiées. On y trouve désormais des salles pour le travail individuel ou en petits groupes, un labo numérique, un auditorium de 90 places qui accueille des rencontres, des conférences, des concerts, des spectacles, des ateliers de création et de pratique artistique, du jeu vidéo, du jeu de société, et, bientôt, le prêt d’objets ou d’instruments de musique."

    La médiathèque propose également un programme d’ateliers numériques, notamment en direction des plus jeunes. Pour l’instant, le choix a été fait de ne pas proposer de services, comme l’aide administrative, l’écriture publique ou l’aide à la rédaction de CV. Ces missions sont en effet prises en charge par d’autres structures, notamment une Maison France Services et un collectif spécialisé dans l’accès au numérique. 

    Sans surprise, l’intelligence artificielle s’est également invitée dans la réflexion des bibliothécaires bayonnais : comment fonctionnent les IA ? Qu’est-ce qu’une IA responsable ? Objectif : comprendre ce qui se joue derrière chaque outil et ce qui se passe quand on l’utilise. "La posture est prudente, mais ouverte", poursuit Ann-Sarah Laroche. 

    "L’IA n’est pas encore intégrée directement aux services proposés aux lecteurs, mais elle fait déjà l’objet d’actions de sensibilisation, de conférences et d’ateliers. L’objectif est d’abord de comprendre ce que recouvre ce mot, comment ces outils fonctionnent, et les questions qu’ils posent. Cette réflexion concerne aussi les agents eux-mêmes, qui doivent être formés au numérique responsable avant de pouvoir accompagner le public de manière pertinente."

    Lire aussi : Julien et Quentin libèrent la parole en bibliothèque

    Un contexte professionnel en perpétuelle mutation

    Mais ce basculement vers les services numériques ne se fait pas toujours sans friction. Lors d’une journée d’étude organisée à la BnF sur le thème de l’accompagnement des transformations du travail en bibliothèque, la révolution numérique a montré un autre visage : celui d’un changement radical du rapport des usagers au document, au savoir et à la recherche documentaire, obligeant les bibliothécaires à repenser leurs services.

    "Les métiers des bibliothèques se sont profondément transformés ces dernières décennies, à la suite des réformes du secteur public et de l’avènement rapide du numérique", Marie-Hélène Koenig, autrice de "Accompagner les transformations du travail en bibliothèque" 

    "Les métiers des bibliothèques se sont profondément transformés ces dernières décennies, à la suite des réformes du secteur public, de l’avènement rapide du numérique et de la modification des rapports avec les usagers qui en découle", constatait déjà Marie-Hélène Koenig dans un ouvrage publié il y huit ans. "Ce contexte en perpétuelle mutation a amené les professionnels à se questionner sur la façon d’appréhender au mieux le changement, tant au niveau de la structure que de l’individu." 

    En 2026, il faut également compter avec l’intelligence artificielle triomphante, qui pourrait encore changer la donne avec des conséquences sur l’émergence des risques psychosociaux pour les professionnels des bibliothèques.

    L’impératif du changement permanent et de l’adaptation continue aux nouveaux outils numériques a naturellement des conséquences sur la santé au travail : stress lié à la perte de repères professionnels, épuisement professionnel face à des exigences de plus en plus complexes, nécessité pour l’encadrement de prendre en compte tous ces bouleversements.

    Injonction ministérielle

    "Il a été décidé que les bibliothèques devaient s’adapter ou mourir, se moderniser ou se condamner à être désertées", Virgile Stark, auteur de "Le crépuscule des bibliothèques" 

    Le passage d’une bibliothèque centrée sur les collections (conservation, catalogage) à une bibliothèque centrée sur les publics (services, animation, accueil), puis sur les prestations numériques est-il en passe de créer un séisme identitaire, comme on l’entend de temps en temps ? Dans un livre qui lui avait valu de solides inimitiés, le bibliothécaire Virgile Stark (pseudonyme) estimait que "les bibliothèques ne pourront pas faire autrement que de suivre le mouvement de “migration” vers le numérique ; c’est une injonction ministérielle. Il a été décidé que les bibliothèques devaient s’adapter ou mourir, se moderniser ou se condamner à être désertées."

    Pour certains observateurs, il existe en effet une catégorie d’agents qui vivent en effet une "souffrance éthique" lorsqu’ils ont l’impression que les impératifs de rentabilité ou de "divertissement" prennent le pas sur la mission scientifique ou éducative traditionnelle. Chez d’autres, c’est un phénomène d’obsolescence des compétences qui prévaut. La rapidité des changements technologiques peut générer un sentiment d’insécurité professionnelle. L’agent ne se sent plus expert de son domaine, ce qui entame l’estime de soi.

    Des pistes

    Plutôt que de guérir, il convient de prévenir en identifiant les signaux d’alerte avant que les situations de souffrance ne s’installent. L’encadrement des personnels doit également être interrogé en privilégiant un management plus participatif et à l’écoute pour redonner du sens aux missions. Cette démarche peut passer par la mise en place d’outils concrets (grilles d’observation, dialogue social) pour que les évolutions technologiques ne se fassent pas au détriment de l’individu.

    Plus généralement, les psychologues du travail invitent les bibliothécaires - et pas seulement eux - à ne pas considérer les transformations des bibliothèques uniquement sous l’angle technique ou organisationnel, mais comme un défi humain qui nécessite un accompagnement managérial spécifique et une attention accrue à la qualité de vie au travail.

    L’encadrement, quant à lui, est invité à détecter des "signaux faibles" : augmentation de l’absentéisme, irritabilité accrue, désengagement. La prévention des risques psychosociaux passe par une discussion ouverte entre la direction, les agents et les instances représentatives, afin de ne pas laisser les agents seuls face aux contradictions de leurs missions.

    À lire sur Archimag

    sponsoring_display_archimag_episode_6.gif