«les chartistes parlent le latin et Linux »

 

Archimag. Quelles sont les missions de l’École nationale des chartes ?
 
Jacques Berlioz. Lorsque l’école fut fondée en 1821, elle avait pour ambition de former des étudiants capables de classer les fonds issus des confiscations révolutionnaires. Aujourd’hui, sa mission s’est élargie : nous formons des historiens de très haut niveau capables de lire tous les types de documenti, d’analyser et exploiter les sources, et les conserver. Elle participe à la formation des conservateurs responsables du patrimoinei.
 
L’École nationale des chartes est un établissement d’excellence mais elle a également la réputation d’être élitiste et conservatrice…
 
C’est vrai que l’École des chartes est longtemps passée pour réactionnaire, mais il faut souligner que, pendant l’affaire Dreyfus, elle était majoritairement dreyfusarde et a contribué à innocenter le capitaine. Cette réputation élitiste est probablement due au niveau du concours d’entrée qui est très relevé.
 
Comment un étudiant peut-il intégrer l’École des chartes ?
 
Il y a deux façons d’étudier à l’École des chartes. D’abord, par le biais d’un concours d’entrée, chaque promotion comptant vingt-cinq élèves. Pour tenter ce concours, existent deux types de classes préparatoires : une préparation littéraire spécifique et une préparation orientée sur l’histoire contemporaine et les langues vivantes. Ensuite, une dizaine d’étudiants par année préfèrent y entrer dans le cadre d’un master, dont la création récente montre la volonté d’ouverture de l’École. Nous souhaiterions accueillir plus d’étudiants mais nous sommes à l’étroit dans nos locaux de la Sorbonne. En 2012, l’École déménagera sur le site Richelieu de la Bibliothèque nationale de France, où nous aurons plus d’espace.
 
Quels sont les débouchés d’un étudiant diplômé de l’École des chartes ?
 
Une bonne moitié de la promotion se dirige vers les bibliothèques ; un quart, vers les archivesi. Les autres évoluent vers l’enseignement supérieur, les musées ou des établissements culturels inattendus, comme les cinémathèques. D’autres chartistes sont recrutés par des entreprises privées et des sociétés d’ingénierie documentaire. Le secteur privé est sensible à la réputation de notre école, car les chartistes peuvent aborder de façon critique toute espèce de document ; ce sont des savants généralistes à l’aise dans tous les domaines. Ils disposent du recul nécessaire pour analyser des sources très diverses.
 
 Entretenez-vous des relations avec d’autres écoles de documentationi et avec des établissements étrangers ?
 
Nous avons passé des conventions avec des universités –Paris I et Paris IV, par exemple –, mais nous n’entretenons pas de lien particulier avec des écoles de documentalistes. En revanche, nous sommes liés par des conventions avec de nombreuses universités étrangères : le King’s College de Londres, l’Institut d’histoire et des archives de Moscou, l’université de Sienne… Depuis plusieurs années, le rayonnement international de notre établissement reste particulièrement soutenu. Nos étudiantseffectuent un stage obligatoire dans le milieu des archives ou des bibliothèques, aussi bien en Allemagne, en Italie, en Grèce qu’en Russie ou en Finlande. Nous avons également une chaire réservée à des professeurs étrangers venant enseigner dans nos locaux. Par ailleurs, nos promotions comptent trois à quatre étudiants étrangers sélectionnés sur dossieri.
 
On imagine aisément l’École des chartes au milieu des incunables… Comment abordez-vous les bouleversements induits par la révolution numérique ?
 
Depuis cette année nous délivrons un master intitulé Histoire et nouvelles technologies alliant les compétences historiques et les dernières recherches en matière numérique. Du côté des réalisations, nous proposons un système d’enseignement en ligne, Thélème. Les étudiants y consultent des dossiers numériques via internet">i. Nous apportons notre savoir-faire dans le processus de création numérique : Quels documents numériser ? Comment les pérenniser ? Comment les interroger ? Nous sommes parvenus à développer des modes assez poussés d’interrogation des documents numérisés, telle la logique floue. Par ailleurs, lorsque le CNRS a décidé de créer un centre de recherche numérique, il a fait appel à l’École des chartes pour élaborer une plate-forme de ressources numériques : Telma. Grâce à ce dispositif, nous mettons en ligne des documents historiques et nous fournissons des instruments de plus en plus performants dans le domaine de la recherche et de l’interrogation. Nous ambitionnons également de mettre en ligne l’ensemble des dictionnaires de latin médiéval. J’ajoute quel’École est particulièrement engagée dans le mouvement des logiciels libres.
 
Comment les étudiants réagissent-ilsà ces nouveaux environnements numériques ?
 
Nous les associons de très près à ces nouvelles applications. Les chartistes parlent très bien le latin mais sont également capables de parler le Linuxi !

L'Ecole nationale des chartes

tire son prestige de son redoutable concours d’entrée qui compte,entre autres, une composition française, des versions et thèmes de latin sans dictionnaire, des épreuves d’histoire contemporaine et de géographie historique…
À l’issue du concours, peu d’admis :une vingtaine tout au plus ! Les élèves recrutés bénéficient du statut de fonctionnaire-stagiaire et sont donc rémunérés. Jadis considéré comme vieillissant, son enseignement a récemment amorcé une évolution vers de nouvelles pratiques comme en témoigne la création de deux masters consacrés aux nouvelles technologies. Parmis les chartistes, quelques anciens élèves célèbres :le philosophe René Girard, les écrivains Georges Bataille et Roger Martin du Gard. D’autres n’ont jamais achevé leur scolarité : François Mauriac, le poète José Maria de Heredia. Quant à Charles Baudelaire, il échoua au concours d’entrée. Anecdote savoureuse, un chartiste se trouvait si bien à l’école qu’il y passa... huit ans ! Sa scolarité était en fait une couverture pour dissimuler ses activités nocturnes :il tenait un bar interlope à Pigalle.

 

Le chiffre du jour
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est en moyenne signalée toutes les semaines dans les établissements de santé depuis janvier 2021. Les hôpitaux ont subi 27 cyberattaques majeures - qui ont effectué tout ou partie de leurs systèmes d'information - en 2020.