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L'écologie dérange les bibliothèques : plaidoyer pour une nouvelle architecture des savoirs

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    Pour Marin Schaffner et Baptiste Lanaspèze, "l’écologie est en train de transformer un large spectre de disciplines, faisant apparaître ce nouveau continent des « humanités écologiques », qui dialogue avec plusieurs autres champs de recherche" (Freepik)
  • Pour Marin Schaffner et Baptiste Lanaspeze, les ouvrages traitant de questions écologiques nécessitent une nouvelle architecture des savoirs dans les bibliothèques.

    Ces dernières années, les signaux d'un réveil écologique en France comme en Europe se sont multipliés. Si l'écologie ne faisait pas recette dans les maisons d'édition il y a 10 ans, le nombre d'ouvrages sur les enjeux écologiques actuels (développement durable, biodiversité, l'éco-citoyenneté, etc) a depuis explosé, et ce dans un large spectre de disciplines : sociologie, philosophie, géographie ou encore droit et économie. Ce bouleversement des frontières académiques modernes pose question dans les librairies et les bibliothèques : où ranger ces nouvelles "humanités écologiques", transgenres, qui mobilisent les "sciences naturelles" comme les nouvelles "sciences du système Terre" au sein de la classification décimale de Dewey ? Faut-il les classer dans leur discipline de rattachement ou envisager une nouvelle architecture des savoirs ? Marin Schaffner, auteur de "Un sol commun : lutter, habiter, penser" et Baptiste Lanaspeze, fondateur des éditions Wildproject, dédiées aux ouvrages traitant d'écologie, et qui publie l'ouvrage, lancent le débat dans une tribune publiée sur BibliObs. Selon eux, "l'écologie dérange nos bibliothèques" et nécessite une "nouvelle architecture des savoirs".

    La vague verte de l'écologie

    Avec plus de 2 millions de signataires, la pétition L'Affaire du siècle, qui entend attaquer l'Etat français pour inaction climatique, est la plus populaire de l'histoire en France. Certains parlent de "vague verte" pour qualifier la progression des listes écologistes dans plusieurs pays aux élections européennes de mai 2019. Des études montrent même qu'Europe Ecologie-Les Verts (EELV) serait devenu le premier parti chez les 18-34 ans en France.

    Le grand public s'est emparé des questions écologiques et les maisons d'édition ont répondu à cet intérêt grandissant : on ne compte plus les livres traitant d'"anthropocène" (terme discuté qui désigne une nouvelle période géologique : celle qui a débuté lorsque les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l'écosystème terrestre), d'"écosystèmes" ou encore de "collapsus écologique" (appelé aussi "effondrement", il désigne un scénario de crise écologique majeur caractérisé par un effondrement brutal des écosystèmes). Et cette vague verte a déferlé sur la plupart des disciplines traditionnelles.

    Transdisciplinarité et hybridation des questions environnementales

    "Les grandes disciplines formant les humanités, qui se définissaient plutôt par leurs différences mutuelles, se retrouvent ainsi unies par certaines notions fondamentales, issues, pour beaucoup, de l’écologie scientifique, et donc des sciences naturelles, expliquent Baptiste Lanaspeze et Marin Schaffner dans leur tribune : « communautés », « coévolution », « écosystème », « interdépendances », « habitat »… L’écologie donne lieu à des études si radicalement transdisciplinaires, et qui s’hybrident si volontiers avec tant de champs de la culture, qu’on peut même en venir à se demander, comme la philosophe Émilie Hache, si l’écologie n’exige pas de nous de devenir « tout simplement a-disciplinaires ».

    L'écologie dans les rayons des librairies et des bibliothèques

    Cette infiltration des sujets écologiques dans la plupart des disciplines n'est pas sans effet sur le système de classement documentaire des bibliothèques :

    "L’écologie dérange nos bibliothèques, poursuivent Baptiste Lanaspeze et Marin Schaffner : ce constat apparemment trivial touche à la fois l’espace privé de nos foyers, l’espace commercial des librairies, l’organisation des bibliothèques publiques, et la structure même du vieil « arbre du savoir ». Spoiler alert : c’est le bazar. Nous n’avons pas de solution miracle à proposer pour ranger nos livres. L’essentiel n’est peut-être d’ailleurs pas qu’ils soient rangés, mais qu’ils soient présents, qu’ils soient lus, et qu’on les laisse déranger comme il convient les catégories mentales dont nous héritons. Dans cette phase de recomposition profonde des savoirs, il va probablement falloir apprendre à « rester dans le trouble », et s’accommoder de tâtonnements et de mesures transitoires, adaptées à chaque cas – tout en transformant nos modes de vie. En attendant, que faire avec nos rayons ?".

    Humanités écologiques en bibliothèque

    Pour les bibliothèques personnelles, les deux auteurs admettent que le rayon écologie des plus passionnés finira probablement en un "magma en recomposition quotidienne", voire en "tas successifs - couches horizontales provisoires en sédimentation". En librairie, ils préconisent la création d'un nouveau rayon baptisé "humanités écologiques", voire à créer des librairies entièrement dédiées à l'écologie, "qui inventeraient leurs propres systèmes de classification". Et pour les bibliothèques publiques, qu'en sera-t-il ?

    "Dans les bibliothèques publiques, on a moins d’agilité, reconnaissent-ils, car le rangement doit correspondre aussi aux grandes catégories de production du savoir (et pas seulement à des principes pratiques de mise à disposition). Là, les ouvrages des humanités écologiques vont-ils peut-être rester dans leur discipline respective de rattachement, en attendant le point de rupture où l’on en finira une fois pour toutes avec la division en « humanités » et « sciences naturelles » au profit d’une nouvelle architecture des savoirs".

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    Les bibliothèques sont de vieilles institutions. Cependant, si elles restent des sanctuaires du savoir et des points de repère dans une ville ou sur un campus, elles n’en sont pas moins capables d’innovations, dans un monde qui change, pour attirer de nouveaux publics tout en gardant les anciens. Ces innovations s’opèrent par petites touches ou à travers de vastes chantiers. Les évolutions des usages forment le moteur de la transformation. Il est devenu nécessaire d’élargir les horaires d’ouverture, de faire davantage appel à l’automatisation, de procéder à des “mesures d’impact” et d’ajuster son offre. Les challenges sont nombreux : gestion des données de recherche, transition bibliographique, prêt numérique, mobilité, chatbot, question des communs, prêt d’objets, tenue d’ateliers, présence à travers les réseaux sociaux, maîtrise de l’expérience utilisateur… Logiciels, mobilier, automates et équipements divers : les moyens à la disposition des bibliothèques prennent aussi part à l’innovation.
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