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Interrogé sur les "nouvelles" pratiques des étudiants, chacun se situera naturellement par rapport à ses propres pratiques. Selon la génération à laquelle nous appartenons, le "nouveau" que nous constatons se fera par rapport à un "ancien" plus ou moins éloigné…
Pour ma part, ayant étudié dans les années 80, le changement est total. Étudier à une époque où les livres coûtaient très chers, où le marché de l’occasion était embryonnaire et où les écrans n’existaient pas contraignait à fréquenter les bibliothèques universitaires (BU) quand on étudiait la littérature et l’histoire. Étudiante parisienne, je passais mes heures libres entre la toute nouvelle Bpi et l’immuable Bibliothèque Sainte-Geneviève, que l’on rejoignait par le boulevard Saint-Michel, alors encore ponctué d’innombrables librairies. Je les préférais à la BU de Nanterre, qui était au bout du monde, quand les deux premières offraient en lecture sur place tous les ouvrages dont j’avais besoin et une ouverture nocturne bien plus tardive.
Être étudiante à cette époque consistait à chercher de longues heures dans des catalogues bibliographiques manuels et à sauter de joie quand on avait la chance que le sujet sur lequel on travaillait donnait lieu à toute une série de fiches derrière le mot-matière qui nous intéressait dans ce catalogue Matière, objet de tous les espoirs.
Venait alors le rituel, cent fois répété : recopier la cote sur une fiche, transmettre la fiche, attendre son ouvrage, surveiller le "Président de salle" sur son estrade… Et, quand l’ouvrage arrivait, venait le temps d’en parcourir le sommaire et de le feuilleter (quel bel ancien verbe pour scroller !), voire de le lire. Enfin, quand des pépites venaient éclairer nos yeux fatigués, il fallait aller photocopier les extraits choisis sur des photocopieurs dans lesquels on glissait des pièces et qui recrachaient des copies encore chaudes et légèrement odorantes. Mais tel n’est peut-être pas le sujet sur lequel j’ai été interrogée !
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Les révolutions du métier d’étudiant
Les nouvelles pratiques des étudiants s’entendent peut-être sur un comparatif avant/après depuis les dernières révolutions qui ont bouleversé le métier d’étudiant.
La première révolution date de la fin des années 1990, quand les moteurs de recherche généralistes ont envahi notre espace informationnel. En cinq à dix ans, au rythme de la généralisation des équipements en micro-ordinateurs des bibliothèques, puis des foyers individuels, et de l’amélioration des connexions à internet, les étudiants, comme bientôt le grand public, ont eu accès à portée de doigts à ce qu’on appelait "la toile" et ce qu’on imaginait être tous les savoir du monde (en oubliant que les contenus numérisés étaient et restent aujourd’hui une infime fraction du savoir mondial sous droit ou non numérisé). En tout cas, un savoir suffisant pour certains, qui trouvaient sur les grandes encyclopédies collaboratives en cours de rédaction des fiches sur à peu près tout ce qu’on pouvait chercher. Peu à peu, les encyclopédies et manuels de référence des bibliothèques ont été abandonnés.
Les semaines test de la consultation où sont échantillonnés et étudiés tous les ouvrages consultés sur place (et non empruntés) ont vu leur volumétrie chuter (s’écrouler, même) depuis le milieu des années 2010. On ne consulte plus d’encyclopédie sur place, les périodiques en ligne disponibles sur les plateformes académiques rendent inutile la mise à disposition de collections papier, les catalogues des bibliothèques permettent de plus en plus facilement de fédérer les accès à une multitude de ressources et, quand l’accès demeure compliqué, des bases pirates (type Libgen ou Sci-Hub) permettent de centraliser l’accès illégal à des milliards d’articles.
À force de numérisation de fonds, de presse ancienne ou contemporaine, de mise à disposition d’ebooks et de diffusion de la science ouverte, des bibliothèques numériques de plus en plus vastes ont répondu aux attentes des étudiants. L’accès à des contenus toujours plus spécialisés a eu comme conséquence une certaine fragmentation de la lecture : on ne lit que le paragraphe qui répond précisément à notre question. Par ailleurs, la mise à disposition de scans d’articles ou de chapitres par les enseignants (pratique répandue, notamment en licence) semble avoir encore accentué ce rapport utilitariste à la lecture, réduite à ce qui est immédiatement utile et "rentable" sur le plan académique. Plus besoin de bibliothèques, plus besoin de lire un ouvrage de A à Z. L’étudiant peut, s’il le veut, lire uniquement les quelques pages idéales pour son travail préparées par son enseignant !
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Ces évolutions reflètent davantage une transformation des pratiques pédagogiques que des politiques de bibliothèques : celles-ci, placées dans une position de fournisseur de contenus, s’adaptent aux prescriptions enseignantes et aux attentes des étudiants. Dans ce contexte, les efforts de valorisation des collections peinent à se traduire par une progression significative des emprunts.
Toutes ces généralités trouveront certainement des exceptions selon les étudiants, selon les enseignants, et selon une multitude de cas particuliers. Ce que l’on constate depuis une dizaine d’années dans les bibliothèques universitaires du monde entier (indicateurs des bibliothèques universitaires européennes, ADBU, 2024), c’est incontestablement une baisse de l’emprunt d’ouvrages et un usage massif des moteurs de recherche généralistes avant même l’usage des catalogues des bibliothèques, souvent jugés trop complexes et ne permettant pas un accès fédéré (ils obligent à multiplier la même requête dans plusieurs bases).
IA génératives et nouvelles pratiques
À ce profond changement des pratiques étudiantes est venue se superposer l’apparition brutale des IA génératives. Avant qu’on ait eu le temps de s’en rendre compte, les étudiants ont adopté des pratiques totalement nouvelles. Dans la grande enquête ("Lire pour apprendre ? Comment l’IA transforme le rapport des étudiants aux bibliothèques", Cécile Touitou, The Conversation, mars 2026) européenne que l’alliance Civica a confiée à l’Ifop auprès de 72 000 étudiants européens en SHS, les 4 300 répondants témoignent de modifications profondes de leurs pratiques. Ainsi, nous apprenons que 74 % des étudiants déclarent que leur charge de travail les empêche de faire des lectures approfondies et critiques. 65 % des étudiants lisent essentiellement des résumés plutôt que des livres ou des articles entiers. 65 % des étudiants préfèrent la version numérique à la version imprimée lorsqu’ils en ont le choix.

Extrait du Baromètre Civica/Ifop sur les compétences informationnelles. (Civica/Ifop)
Sur le plan des outils et sources utilisés pour mener leurs travaux académiques, les résultats du baromètre révèlent une recomposition spectaculaire de la hiérarchie de leurs usages en à peine trois ans. La recherche sur internet reste le point d’entrée par défaut (88 % des usages déclarés), mais l’IA générative s’est hissée en deuxième position avec 61 % d’usages déclarés, devançant désormais les listes de lectures fournies par les enseignants (59 %) et loin devant les catalogues de bibliothèques (38 %).
Les résultats moyens masquent de profondes disparités entre les niveaux et entre les disciplines. Ainsi, il semblerait que les étudiants en histoire conservent des pratiques livresques plus "classiques", quand des disciplines, comme l’économie ou la finance, engendrent des pratiques plus systématiques des IA, qui apparaissent tout simplement comme des outils facilitant la manipulation des données. Les pratiques étudiantes sont en profondes mutations et on assiste tout à la fois à une recomposition des usages et à une mutation de la "lecture" telle qu’on la pratiquait il y a quelques années encore.
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Est-ce un signe d’ancrage dans un monde anxiogène de flux et de virtuel ? En écho à ce que l’on vient de constater sur la dématérialisation, voire l’artificialisation de l’accès aux contenus, les étudiants réclament toujours plus d’espaces physiques, de chaises et de tables pour travailler dans les murs bien solides des bibliothèques, qui les protègent peut être de la difficulté du monde…
Cécile Touitou
[Responsable de la Cellule Prospective de la bibliothèque de Sciences Po]










