Justice : digitalisation ou uberisation ?

Le 29/11/2017 - Par Bruno Texier
LiZa, l'avocat-robot de la start-up Yperlex. (DR)

Robots, prestations juridiques en ligne à bas prix, dématérialisation des consultations... Les métiers du droit sont à leur tour bouleversés par la révolution numérique. Le ministère de la Justice, quant à lui, se lance également dans « un vaste mouvement de dématérialisation » autour de la plateforme Justice.fr.

« Les avocats sont en train de vivre la révolution industrielle qu'ont vécue les artisans au XIXe siècle... mais il s'agit d'une révolution numérique ! » Pour Jacques Horrenberger, bâtonnier du barreau de Bordeaux, le monde de la justice entre à son tour dans la danse de la disruption digitale.

Au point que la convention nationale des avocats qui s'est déroulée au mois d'octobre dernier à Bordeaux a consacré de nombreuses conférences au numérique.

Le secteur juridique était jusqu'ici peu ou prou épargné par la déferlante digitale, mais les choses bougent : « Robots, uberisation, prestations juridiques en ligne à bas coût sont autant de bouleversements que les avocats doivent désormais appréhender s'ils veulent prendre le train des nouvelles technologies sans être dépassés par la concurrence », souligne-t-on au Conseil national des barreaux.

Cette transformation digitale prend plusieurs formes à commencer par la... 

...dématérialisation qui permet désormais aux avocats d'étendre leur activité au-delà de leur territoire physique.

« Dans certaines régions où les avocats sont peu nombreux, la dématérialisation apparaît comme une solution pérenne pour mettre fin aux déserts juridiques et pour toucher les clients là où ils se trouvent », explique le Conseil national des barreaux.

intelligence artificielle et langage naturel

Elle prend également la forme de chatbots de plus en plus présents sur des plateformes juridiques. Également connus sous le nom d'agents conversationnels, les chatbots sont des programmes informatiques qui dialoguent avec l'internaute sous forme de questions-réponses.

Très présents sur les sites de commerce électronique, ils investissent progressivement la toile juridique et sont en mesure d'entretenir une conversation avec les internautes sans que ces derniers imaginent communiquer avec un robot !

Certains cabinets d'avocats y ont recours pour délivrer un premier niveau d'information à leurs clients. Bien évidemment, ces réponses n'ont pas de valeur juridique formelle, mais elles permettent de déblayer le terrain avant une prestation de défense traditionnelle.

Sur le marché, un certain nombre de start-up proposent des solutions dédiées aux avocats. C'est le cas de l'application LiZa, un « avocat-robot » développé par la jeune pousse niçoise Yperlex et qui apporte des réponses aux internautes en quête d'information sur la procédure du divorce.

« LiZa est une intelligence artificielle créée et supervisée par des avocats pour rendre le droit accessible et compréhensible pour tous via un service simplifié en langage naturel », expliquent les fondateurs d'YperLex.

Disponibles 24 heures sur 24 et immédiatement réactifs, les agents conversationnels pourraient-ils un jour remplacer les avocats ? C'est le pari de l'entrepreneur britannique Joshua Browder qui a lancé en 2015 un chatbot baptisé DoNotPay. 

Objectif : aider les automobilistes à contester leurs contraventions en quelques clics seulement. Après avoir recueilli quelques informations factuelles, le robot génère un courrier de contestation qu'il suffit ensuite d'adresser aux autorités. Entièrement gratuit et conçu avec l'aide d'avocats et d'associations, DoNotPay revendique plus de 375 000 annulations de contraventions !

Dans le même esprit, la plateforme Demanderjustice.com permet de saisir des tribunaux en ligne et de régler des litiges « sans frais d'avocats en quelques clics ».

Créée en 2012, elle prend en charge quasiment tous les types de contentieux : bagages perdus par une compagnie aérienne, reconnaissance de dette, frais bancaires abusifs, salaires impayés, tapage nocturne... Pour quelle efficacité ? « 82 % des plaignants ont obtenu gain de cause depuis 2012 », assurent les créateurs de la plateforme.

des mutations technologiques qui bousculent les certitudes

En contournant les avocats, les chatbots sont-ils en passe d'uberiser les avocats et plus largement les métiers du droit ? Pour Stéphane Aguiraud, avocat au barreau d'Aix-en-Provence et cofondateur du service d'aide en ligne Domaine-legal.com, « les unes après les autres, les professions réglementées s'uberisent. La profession d'avocat connaît de profondes mutations. Ce métier, longtemps figé, change peu à peu, notamment sous l'influence des mutations technologiques qui bousculent les certitudes ».

Pour le grand public, il n'est pas toujours facile de saisir cette mutation en cours. Pourtant, elle prend des formes variées : « Les changements les plus visibles vont de l'offre sur des plateformes - qui offrent accessibilité, rapidité, prix fixes, fiabilité, multi-spécialité - à la numérisation du travail via des outils de gestion des procédures, en passant par la dématérialisation des consultations », explique Stéphane Aguiraud.

« un vaste mouvement de dématérialisation » au ministère de la Justice

En France, une centaine de start-up évoluent dans le domaine de la legaltech (technologies au service du droit). Le marché est dynamique comme en témoigne la vitalité des exposants présents au Salon de la Legal Tech. Un dynamisme qui se retrouve au ministère de la Justice qui a obtenu une forte hausse de son budget (plus 3,9 %) pour l'année 2018. À eux seuls les crédits informatiques augmenteront de 20,6 % par rapport à 2017.

Le 5 octobre dernier, la garde des Sceaux Nicole Belloubet a plaidé pour « un vaste mouvement de la dématérialisation ».

Concrètement, en cas de litige, les parties pourront se rendre sur le portail Justice.fr pour saisir un tribunal dans les cas de contentieux inférieurs à 4 000 euros. Ce « portail du justiciable » sera progressivement doté de nouvelles fonctionnalités : il sera notamment possible de suivre l'état d'une procédure en ligne et de remplir des demandes d'aide juridictionnelle... sans avoir à remplir le moindre formulaire en papier.

Place Vendôme, le ministère ne peut que constater le retard accumulé : « La justice en France n’a pas amorcé sa transition numérique, elle reste à l’ère de l’informatique ». Une situation que le gouvernement souhaite améliorer grâce à « un véritable plan de transformation numérique autour du portail Justice.fr ». Une consultation sera organisée en lien avec le secrétariat d'État au Numérique afin de mieux connaître les besoins des justiciables et des professionnels de la justice.


Salon de la legaltech, incontournable rendez-vous de la justice à l'ère numérique

Les Docks de Paris (La Plaine Saint-Denis) accueilleront les 6 et 7 décembre 2017 la deuxième édition du Salon français de la legaltech. Cet événement rassemblera des éditeurs et des prestataires de solutions dédiés aux métiers du droit et proposera une série de conférences consacrées aux enjeux de justice 2.0.

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