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“Il ne reste que quatre mois !”, martèle Jean-Pierre Harzee, head of sales chez B2Brouter, lors d’une conférence plénière du salon Documation 2026, consacrée à la facturation électronique. En effet, au 1er septembre 2026, toutes les entreprises devront pouvoir recevoir des factures électroniques, tandis que les grandes entreprises et les ETI devront aussi les émettre. Pour l’éditeur basé à Barcelone, en Espagne, qui propose une plateforme agréée (PA) sur le marché français, c’est l’urgence : “il y a plus de quatre millions d’entreprises en France et 28 % seulement disent avoir bien avancé pour se préparer. Réfléchissez : un projet prend en moyenne entre six à huit semaines et nous ne sommes qu’un peu plus de cent plateformes agréées sur le marché ; et encore, une soixantaine seulement réalise des pilotes. Cela va être l’embouteillage !”
“Il va y avoir beaucoup de loupés”
“Aujourd'hui sur le marché, c'est un peu le Far West : les entreprises ne mesurent pas la technicité des démarches.” Ce constat d’Adrian Ait Lafkih, directeur commercial chez Enerj, résume l’ambiance électrique qui règne dans les allées du salon Documation. Selon lui, la transition vers la facturation électronique s’annonce comme un séisme organisationnel pour lequel beaucoup ne semblent pas encore avoir activé les capteurs de secours. “Comme cela s’est passé en Italie, en 2018, je pense que beaucoup d’entreprises vont s’y mettre à la toute fin et qu’il va y avoir beaucoup de loupés. Les gens ne mesurent pas l’ampleur de ce type de projet”. Un avis que partage Krzysztof Giecold, general manager chez Indicom, dont le siège est à Milan : “chez Indicom, nous avons vécu la panique que la réforme a créée en Italie. Beaucoup de PME et de TPE vont se lancer au dernier moment”. “Certains de mes contacts disent déjà prévoir d’assumer les 15 000 euros d’amendes pour non-conformité au 1er septembre, afin de s’acheter du temps supplémentaire”, souligne Jean-Pierre Harzee.
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Les points faibles
Le sujet, disent-ils, ne se résume pas au choix d’une plateforme. Chez Enerj, le principal danger tient à “l’organisation et à la recherche de prix”, au risque de sous-estimer la complexité réelle des flux, des avoirs ou de l’international. DocuWare insiste, de son côté, sur un enjeu plus en amont : “l’enjeu, c’est vraiment d’avoir tout le contenu dans la facture”, ce qui suppose de fiabiliser les données dès le devis, la création du compte client ou la livraison. Indicom met enfin l’accent sur les logiciels vieillissants et sur la nécessité de “faire des tests” sur les cas d’usage réellement concernés.
Les critères de maturité sont assez lisibles : une entreprise prête est celle qui a déjà interrogé ses fournisseurs, aligné ses identifiants Siren/Siret, compris les schémas UBL ou CII et prévu des circuits de traitement numériques. À l’inverse, celles qui raisonnent d’abord en termes de coût risquent de découvrir trop tard la profondeur du changement.
Réforme du Code général des impôts
Pour Jean-Louis Pascon, consultant chez Enerj, la préparation ne se mesure pas seulement à l’état des outils, mais à la maîtrise du cadre réglementaire. Une entreprise réellement prête est, selon lui, celle qui a connaissance de l’ordonnance du ministère des Finances qui vise à réformer le Code général des impôts en prévision de la réforme ViDA (VAT in the Digital Age), qui prévoit une modernisation d'envergure des systèmes de TVA dans l'Union européenne. “Quand je vois que l’article 289 du Code général des impôts, qui traitait justement de la sécurisation des factures, est splitté en morceaux et qu’on attend les décrets pour savoir si on aura encore de la signature qualifiée ou pas ou de la piste d’audit fiable, et dans quelle version… Si les services financiers et comptables ne sont pas au courant de ça, c’est qu’ils sont loin d’être prêts”.
La facturation électronique face aux risques
Pierre Fuzeau, président du groupe Serda et intervenant lors de la conférence plénière consacrée à la facturation électronique, de nombreux risques pèsent sur les entreprises. Selon lui, plusieurs questions incontournables doivent être posées afin de s’en prémunir : “la question du nettoyage des données, qui devrait être interrogée dès le départ, puis la celle du montant des amendes auxquelles on s’expose en cas de non-conformité et ensuite le calcul de l’ensemble du budget supplémentaire par rapport au fonctionnement actuel (mise en oeuvre, maintenance, support, évolution…)”.
Pour Cyrille Guimezanes, product owner chez MyUnisoft, il existe trois types de fraudes possibles, autour de la réforme : “il y a d’abord le fraudeur “riche”, qui crée sa propre plateforme agréée et qui va pouvoir tenter d’envoyer autant de factures qu’il veut. Vient ensuite le piratage d’un compte de logiciel de facturation avec, par exemple, un changement de RIB. Enfin, en utilisant de multiples agents IA, il pourrait être possible d’automatiser la création de comptes et de factures sur des plateformes gratuites (souvent limitées et réservées aux autoentrepreneurs et aux petites structures). Même si seulement 2 % des factures sont finalement payées à terme, cela peut être rentable”.
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L’après-conformité : un sujet de performance
Une fois l’échéance réglementaire passée, la valeur ne se situera plus dans la seule capacité à transmettre une facture conforme, mais dans l’aptitude des entreprises à restructurer leurs flux. Chez Enerj, Adrian Ait Lafkih voit d’abord un prolongement naturel de la réforme dans “l’accompagnement de nos clients avec des services d’archivage et de conservation, que nous proposons”. Pour Florent Rogeon, de DocuWare, “cette conformité facture, c’est l’âge zéro”, la vraie différence se jouant ensuite dans la digitalisation de la commande, de la livraison et du suivi de paiement. “Autrement dit, la facture électronique ne crée de valeur que si elle s’insère dans une chaîne déjà structurée, capable de réduire les rejets, d’accélérer les relances et d’améliorer la trésorerie”.
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“Il faut voir plus loin !”
Indicom pousse plus loin cette lecture en présentant la réforme comme un levier de transformation globale. Krzysztof Giecold y voit “une opportunité pour avoir de meilleurs processus administratifs, avec moins d’erreurs, moins de saisies manuelles et une gestion fournisseur plus fine grâce au three-way matching entre commande, bon de livraison et facture”. Sa collègue Angela Persano, business process engineering manager chez Indicom, élargit encore la perspective : il ne s’agit plus seulement de dématérialiser un document, mais d’engager une “révolution logistique”. Deux ans après l’entrée en vigueur, les entreprises qui auront seulement coché la case conformité ne se distingueront donc pas par leur outil, mais par leur capacité à transformer la facture en point d’entrée d’une numérisation plus large. “Il faut voir plus loin”, martèle-t-elle. “Le vrai défi est maintenant !”










