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Caroline Faillet : "Face aux fake news, nous sommes tous sous l'influence de biais cognitifs !"

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    "Chacun d’entre nous peut se faire piéger et répandre une fake news", explique Caroline Faillet. (DR)
  • Caroline Faillet est l’auteure (avec Marc Ezrati) de « Décoder l’info, comment décrypter les fake news ? » (Éditions Bréal, 2018). Elle a également cofondé le cabinet de conseil en stratégies digitales Bolero. Rencontre.

    Que recouvre le concept de fake news ?

    Le terme anglais « fake » signifie falsifié et non pas faux (« false ») comme on le voit souvent. La confusion a été générée par Donald Trump au moment de la campagne pour les élections présidentielles de 2016 quand il a accusé les médias de propager des fake news. Cela a contribué à élargir le sens de l’expression dans un sens de détournement de l’information. Aujourd’hui, l’expression est devenue un synonyme de rumeur, de désinformation, de légende ou d’hoax… 

    Comment naissent les fakes news ?

    Cela dépend de la personne qui est derrière la fake news. Dans mon livre, j’évoque quatre catégories de producteurs de fake news. La première vise les personnes très militantes et très idéologisées qui se livrent intentionnellement à la fake news pour désinformer. La deuxième catégorie concerne tout le business de l’intox avec des internautes qui produisent des contenus dans le but de gagner de l’argent via la vente de « like » et de partages. Dans cette catégorie, on compte par exemple les agences qui montent des opérations de désinformation. Troisième catégorie, les trolls qui agissent par sadisme ou par jeu.

    Quant à la quatrième catégorie, elle désigne tout un chacun, c’est-à-dire vous et moi. Chacun d’entre nous peut se faire piéger et répandre une fake news. Dans ce dernier cas, il est intéressant de reprendre les travaux réalisés par les sociologues autour de la rumeur. Ces travaux montrent que la rumeur naît souvent dans la peur et dans nos émotions les plus profondes. La fake news n’échappe pas à ce phénomène, comme on a pu le constater à l’occasion de l’ouragan Irma qui a frappé les Antilles en septembre 2017. Dans la panique générale, les fake news les plus incroyables ont proliféré. 

    Comment se propagent-elles ?

    Elles se propagent grâce aux outils de publication qui sont aujourd’hui très nombreux. Depuis l’émergence des réseaux sociaux, n’importe qui est journaliste et peut émettre des contenus. Il n’est plus nécessaire de connaître le code HTML pour écrire sur le web. Tout cela a complètement dérégulé le marché de l’information.
    Les fake news se propagent sur les réseaux sociaux avec plus ou moins de sponsoring publicitaire. Et quand la fake news possède une forte charge émotionnelle, il n’est pas nécessaire de mettre en place des campagnes de ciblage car elle va se propager toute seule : plus c’est gros, plus ça se propage !

    Il faut également s’intéresser à la façon dont la fake news s’installe dans la mémoire collective via les systèmes d’archivage numérique comme le référencement de Google et via des sites qui occupent les premiers résultats du moteur comme Wikipédia.

    On peut même parler d’installation dans la loi quand les fake news influent sur les lois en invoquant le principe de précaution. Je pense notamment au projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes qui a été contaminé par des fake news provenant de tous les côtés. C’est également le cas de sujets dans les domaines de la santé et de l’énergie. Dans l’affaire du compteur électrique Linky, près de 600 maires ont signé un arrêté contre l’installation de ces compteurs à la suite d’une pression populaire dictée par l’émotion et l’irrationnel. Même observation pour la polémique autour du glyphosate dont le discours politique semble influencé par des discours irrationnels autour de cette question.

    Qui trouve-t-on derrière ces fausses informations : des partis politiques, des États, des entreprises, des ONG ?

    Il est très difficile de le savoir. Facebook a récemment annoncé un programme de transparence sur les campagnes politiques qui se déroulent sur son réseau. La France fait pression sur les plateformes comme Google, Facebook et Twitter pour une transparence des financements de campagnes. Mais il est très difficile de savoir qui finance ces campagnes et à qui profite le crime.

    Un récent sondage publié dans La Croix montrait que moins de la moitié des Français ont confiance dans les médias. Comment expliquez-vous cette méfiance ?

    Aujourd’hui, nous sommes parvenus à un point de non-retour. On ne plus plus dénier à un quidam d’être un producteur et un émetteur de contenu, n’en déplaise aux médias ! Résultat : une source provenant d’un internaute est aussi légitime qu’un média. Le système d’accréditation verticale de l’information a complètement explosé.

    Par ailleurs, il existe une forme de déni du monde médiatique. Lorsque Le Monde lance son Décodex, cela revient à dire qui est légitime et qui n’est pas légitime. Or le public ne veut plus de cette approche-là : cette initiative fait penser à un système médiatique qui essaie de sauver le monde d’avant où il était le seul légitime à appliquer ses filtres sur l’information.

    Désormais, les médias sont en train de corriger le tir, mais ce déni a contribué à forger la conviction d’une pensée unique médiatique. La non-représentativité de certaines opinions a donné naissance à deux courbes qui se croisent : l’une symbolise la plus grande confiance accordée aux contenus produits par les pairs ; l’autre décrit une perte de confiance dans les médias.

    Il y a quelques années, de nombreux médias avaient lancé des services dédiés à la vérification des faits (fact checking). Où en sont ces initiatives ?

    Les journaux télévisés de 20 heures de TF1 et France 2 ont récemment lancé leur propre rubrique de vérification des faits. Cela vient s’ajouter au Décodex du Monde, au Vrai du faux de France Info, au Checknews de Libération… Par ailleurs, Facebook rémunère certains titres pour vérifier l’information.
    Je m’interroge cependant sur le modèle économique de ce travail de vérification. Il me semble qu’il faut mutualiser ce travail de vérification. Cela pourrait passer par une agence de presse travaillant au profit des médias. La lutte contre les fake news va en effet demander des outils informatiques de plus en plus puissants, notamment pour détecter la désinformation dans les vidéos. 

    Pourrait-on imaginer une telle organisation adossée à l’Agence France Presse par exemple ?

    Tout à fait. L’AFP serait légitime pour s’emparer de ce sujet.

    Les émotions jouent-elles un rôle dans la diffusion de fausses informations ?

    Elles jouent un rôle majeur ! Aujourd’hui, il n’y a pas de buzz s’il n’y a pas une émotion. L’éventail des émotions est vaste : l’insolite, l’humour, la peur… À titre personnel, mon radar à fake news se met en alerte quand je vois quelque chose qui suscite une émotion en moi ou me révolte. D’ailleurs en écrivant cet ouvrage, j’ai failli me faire piéger par une fake news sur l’eau de Javel propagée par un sociologue. Lui-même a été trompé par ses propres émotions ! Selon cette rumeur, l’eau de Javel ne serait plus utilisée dans les hôpitaux provoquant ainsi une explosion des infections nosocomiales. Après avoir fait des recherches, je me suis aperçue que tout cela était faux. Cette histoire montre que même le plus éminent sociologue luttant contre les biais de confirmation s’était fait avoir !

    Justement, quel est le rôle des biais cognitifs dans la propagation des fausses informations ?

    Nous sommes tous en permanence sous l’influence de biais cognitifs. Certaines fake news sont propagées par une population jeune et peu diplômée qui relaie des histoires grossières. Mais les personnes éduquées relaient-elles aussi des fake news, notamment celles qui sont liées aux problèmes de santé et d’environnement. Dans le cas de personnes éduquées, c’est le biais de négativité qui est à l’œuvre : une personne qui est dans la négation nous paraît plus intelligente qu’une personne qui approuve. En réalité, nous ne sommes presque jamais rationnels ! L’économiste et sociologue Herbert Simon l’avait bien montré avec sa théorie de la rationalité limitée des individus : lorsque l’on s’intéresse à un sujet, on est sous la double influence de la communauté à laquelle on appartient (nos pairs) et des buts que l’on vise (notre intention).

    Finalement plutôt qu’éduquer les gens à la vérification de l’information, il faudrait éduquer les gens à la manipulation du langage et aux biais auxquels ils sont soumis.

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