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Chute du mur de Berlin : entretien avec Sonia Combe, l'historienne fichée par la Stasi, spécialiste des archives du monde communiste

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    Lors de l'effondrement du mur de Berlin en novembre 1989, les documents les plus sensibles furent détruits dans la précipitation. Une partie d'entre eux a néanmoins pu être reconstituée à l'aide de logiciels spécialisés. (Wikipedia commons/Mws.richter)
  • Historienne et chercheuse associée au Centre Marc Bloch de Berlin, Sonia Combe a été responsable du département des archives de la "Contemporaine" (anciennement Bibliothèque de documentation internationale contemporaine de l'Université Paris-Nanterre) et fut chercheuse à l'Institut des sciences sociales du politique (CNRS) jusqu'en 2017. Sa bibliographie compte de nombreux ouvrages consacrés au sort des archives dans le monde communiste. D'Est en Ouest, retour à l'archive, publié en 2014, revient sur les recherches qu'elles a menées dans les pays d'Europe de l'Est. Sonia Combe y aborde également l'impact des technologies numériques sur les bibliothèques scientifiques et l'importance des archives orales.

    > Info : Cet article a été publié dans le magazine Archimag n°278 d'octobre 2014.
    Il a été actualisé pour être rediffusé dans le cadre des 30 ans de la chute du Mur de Berlin du 9 novembre 1989.  

    Vous avez beaucoup fréquenté les centres d'archives et les bibliothèques dans les pays de l'ancien bloc communiste. Quels souvenirs en gardez-vous ?

    Du temps des régimes communistes, l'accès aux archives contemporaines était quasiment impossible. L'administration nous opposait toujours des raisons d'ordre bureaucratique pour nous refuser l'accès aux archives. En revanche, l'accès aux bibliothèques ne posait pas de problème particulier.

    Après l'effondrement du bloc soviétique, au début des années 1990, les archives ont été très rapidement ouvertes, notamment en Allemagne de l'Est : les archives de la Stasi bien sûr, mais aussi les archives du parti communiste... Le cas allemand prouve d'ailleurs que lorsqu'il y a une volonté politique, les fonds d'archives deviennent très rapidement accessibles.

    Cette liberté d'accès valait-elle pour l'intégralité des archives ou y a-t-il eu des fonds incommunicables ?

    Les fonds inaccessibles concernaient les relations entre l'Allemagne de l'Est et l'Allemagne de l'Ouest et d'une façon générale tout ce qui touchait aux affaires étrangères.

    > Lire aussi : Chute du Mur de Berlin : où et comment accéder aux archives de la Stasi ?

    Lors de l'ouverture des fonds de l'ancienne RDA, quels sont ceux qui vous le plus surprise ?

    Différentes archives montrent que certains membres du parti et les écrivains et artistes qui semblaient loyaux à l'égard du régime pouvaient en réalité être extrêmement critiques lorsqu'ils se trouvaient dans des associations professionnelles ou à l'académie des beaux-arts. Il y avait alors une prise de parole et une critique très forte du régime. mais à l'extérieur ces gens-là gardaient le silence.

    Au moment de l'effondrement du régime est-allemand, de nombreuses archives furent détruites dans la précipitation. Que sait-on de ces destructions ?

    Il est difficile de connaître précisément la portée de ces destructions. On estime qu'elles ont concerné en priorité les dossiers relatant les activités des services de renseignement est-allemands à l'étranger. Jusqu'au bout, le dirigeant de la Stasi, Markus Wolf, a couvert et protégé ses officiers de renseignement.

    En tant que chercheuse se rendant régulièrement en RDA, aviez-vous fait l'objet d'un dossier à la Stasi ?

    Oui et ce dossier d'une cinquantaine de pages n'a pas été détruit. J'ai donc pu le consulter. On y trouve des récits de filatures, des rapports de conversations enregistrées dans les appartements de mes contacts... Ce dossier indiquait également que j'étais "anti-communiste" ; il est vrai que je n'étais pas membre du parti communiste. A l'époque, les chercheurs qui allaient en RDA avaient souvent une affinité pour le régime. Mais ce dossier contenait beaucoup d'erreurs et il montre que je n'étais pas très bien observée ! Du point de vue des méthodes d'espionnage, les Allemands de l'Est n'ont rien inventé. Ils ont juste étendu ces méthodes à l'ensemble d'une société. (Pour en savoir plus, lire La pièce manquante : considérations sur l'archive policière, par Sonia Combe dans la revue Les Temps Modernes, en 2014).

    Vous rappelez ce que vous appelez "une évidence" : avant même de lire une archive, il convient de s'interroger sur les raisons qui ont présidé à sa constitution. Pourquoi ?

    Il faut en effet savoir qui organise un service d'archives et dans quel but. La police ou la sécurité sociale produisent des archives, mais elles poursuivent des objectifs différents. La police politique, dans les pays de l'Est, s'intéressaient aux opinions et aux activités politiques ; la sécurité sociale, en France, fait le portrait d'un assuré et de sa santé. Il faut toujours se poser quelques questions essentielles : qui a constitué un dossier d'archives ? A quel moment ? Pour quelles raisons ? Cela devrait être enseigné à tous les archivistes et historiens.

    > Lire aussi : La Bibliothèque numérique allemande ouvre ses pages

    Les technologies numériques bouleversent le travail des professionnels de l'information scientifique. Quels sont ses impacts sur les bibliothèques et les collections ?

    Il faut d'abord noter un aspect positif de ces technologies numériques : l'information circule beaucoup plus vite qu'auparavant. Mais, en tant qu'historienne, je m'interroge sur le langage d'indexation. Il existe aujourd'hui un seul langage d'indexation qui se révèle parfois insuffisant pour certains livres. Autrefois, il y avait une diversité du traitement d'indexation qui aidait les chercheurs : les ouvrages qui étaient sommairement indexés dans un établissement l'étaient de façon beaucoup plus affinée dans un autre établissement. Aujourd'hui, le langage unique est un problème.

    Autre problème, celui de la numérisation : on numérise à la louche ! Les ouvrages comprenant des planches et les livres grand format sont délaissés. Même constat pour les brochures. Les ouvrages qui ne correspondent pas à un certain standard sont exclus de la numérisation. 

    Ces technologies numériques ont également un impact sur les bibliothécaires eux-mêmes qui doivent constamment se mettre à niveau pour suivre le rythme au détriment parfois de la partie intellectuelle de leur travail. Les bibliothécaires se technicisent... 

    >Lire aussi : Ukraine : des volontaires reconstituent les "archives de la corruption"

    Les chercheurs se détournent-ils des bibliothèques scientifiques et des centres d'archives ?

    C'est évident. Les bibliothèques de recherche sont de plus en plus désertées. Cela se constate en France et à l'étranger, mais c'est un tabou. Cette désertion peut d'ailleurs se comprendre car de plus en plus de documents sont disponibles en ligne. Ce constat vaut pour les bibliothèques scientifiques. Les bibliothèques publiques quant à elle deviennent des lieux de socialisation. Aux Etats-Unis, un magazine avait créé la polémique en affirmant que les chercheurs étaient plus dans les Starbuck que dans les bibliothèques !

    Je travaille souvent à la bibliothèque de l'université de Columbia à New-York et je constate que toutes les places sont occupées, mais les étudiants ne demandent quasiment plus le moindre document. Ils utilisent le lieu sans utiliser les ressources. 

    >Lire aussi : L’Albanie déclassifie les archives de l’ex-police secrète communiste

    Faut-il abandonner les catalogues au profit des moteurs de recherche ?

    Il faut faire très attention ! Les métadonnées produites par les bibliothécaires sont des métadonnées correctes. Mais si vous passez par un moteur de recherche, vous tombez sur un catalogue produit par les éditeurs. Une bibliothécaire américaine Karen Calhoun préconise l'ouverture des catalogues, mais cela reviendrait à abandonner des références scientifiques des sources. Le rapport Calhoun est une calamité ! Il a d'ailleurs suscité beaucoup d'indignation, mais il reviendra... La trajectoire de Karen Calhoun est d'ailleurs instructive puisqu'elle est passée des bibliothèques universitaires à l'OCLC (Online Computer Library Center), une entité commerciale.

    Vous attachez une grand importance aux archives orales. Pour quelles raisons ?

    Une archive orale, c'est le témoignage d'une personne qui parle d'elle-même alors qu'un dossier administratif ou un dossier de police a été constitué par quelqu'un sur quelqu'un d'autre. L'archive orale présente bien sûr des risques liés à l'auto-présentation et à l'image que l'on veut donner de soi. Mais elle constitue une source supplémentaire. Il n'y a pas de hiérarchie des sources, mais il faut confronter toutes ces sources entre elles.

    J'ai moi-même mené des entretiens dans les pays d'Europe de l'Est à l'époque des régimes communistes : écrivains, historiens, membres de communautés religieuses... J'ai déposé ces cassettes à la BDIC qui les a numérisées et mises à disposition des chercheurs. Malheureusement, certains chercheurs comme les anthropologues n'ont pas assez le réflexe de déposer leurs fonds sonores dans les bibliothèques. C'est dommage.

     

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