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Eric Vidalenc : "nous devons mettre le numérique au service de la transition écologique"

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    "Nous devons cesser d’entretenir ce techno-optimisme béat et mettre le numérique au service de la transition écologique", estime Eric Vidalenc. (DR)
  • Eric Vidalenc est spécialiste des questions énergétiques et auteur de l’ouvrage « Pour une écologie numérique » (Éditions Les petits matins, 2019). Pour Archimag, il évoque la nécessité d'une écologie numérique qui mettrait le numérique au service de la transition écologique. Selon lui, nous avons un défi collectif : celui de mettre le progrès technique et la transformation numérique au service d'enjeux plus globaux tels que l'augmentation des déchets, la pollution ou encore le changement climatique. 

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    Votre ouvrage s’ouvre sur un constat : le numérique est « un monopole radical ». En quoi est-il un monopole radical ?

    Le numérique est un monopole radical dans la mesure où il impacte l’ensemble de notre manière de vivre, de produire et de consommer. Il semble que le numérique soit désormais incontournable pour réaliser de nombreux actes quotidiens : prendre le bus, une voiture ou un vélo en libre-service, écouter de la musique, remplir un formulaire quelconque, s’orienter, regarder une série, préparer ses vacances, travailler à domicile… Dans nos sociétés industrialisées, on ne peut plus vivre sans numérique.

    Le philosophe Ivan Illich avait développé la notion de monopole radical au XXe siècle pour désigner un moyen technique en situation de monopole qui empêche l’accès aux autres moyens d’accomplir la même fonction, et implique donc son usage et certaines manières de l’utiliser.

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    Vous évoquez deux grandes transformations : la transition énergétique, imposée par la disponibilité limitée des ressources, et la transition numérique. Est-il possible de mener ces deux transitions en même temps ?

    Notre défi collectif est de mettre le progrès technique — qui s’incarne aujourd’hui dans le numérique — au service d’enjeux plus globaux. À ce jour, il s’agit plutôt d’une hypothèse qu’une réalité car le numérique en tant que tel ne nous aide pas à moins consommer.

    Avec le numérique, on ajoute des couches supplémentaires de technologies, mais cela ne change pas radicalement la manière dont nous nous déplaçons, nous nous chauffons, nous consommons… Cela pourrait être le cas, mais ce n’est pas la façon dont la transition numérique est mise en œuvre. Même si l’on trouve quelques exemples ici et là, cela ne fait pas système aujourd’hui : je pense aux véhicules électriques partagés qui utilisent une énergie décarbonée et qui peuvent être utilisés par plusieurs utilisateurs. Cet exemple est vertueux d’un point de vue écologique et social. Mais force est de constater qu’il s’agit encore d’un produit de niche que l’on trouve dans quelques métropoles seulement. À ce jour, le modèle dominant reste celui d’une voiture thermique comme propriété individuelle à usage unique.

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    Le numérique a une face cachée : l’augmentation des déchets. Que sait-on des volumes et de la dangerosité de ces déchets ?

    La terminologie « face cachée » est utilisée à dessein car on ne sait pas grand-chose de ces déchets. Ce que l’on sait, c’est que la France et l’Europe font plutôt partie des bons élèves en matière de collecte des déchets produits par l’électroménager et les appareils numériques. Grâce aux points de collecte et aux filières « responsabilité élargie du producteur » (REP) qui obligent les constructeurs à mettre en place des filières de récupération.

    Ce taux de collecte est d’environ 50 % en France et 30 % en Europe contre seulement 20 % ailleurs dans le monde. Cela veut dire qu’on ne récupère pas la moitié des déchets électroniques et on ne sait pas ce qu’ils deviennent. À l’échelle mondiale, c’est encore pire. Selon le recycleur Umicore, sur les 60 métaux que l’on trouve dans un smartphone, seuls 17 sont recyclés.

    Nous sommes face à un inquiétant défaut de récupération, de suivi et de recyclage de ces déchets.

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    Vous contestez une idée très répandue selon laquelle les données seraient le nouvel or noir. Pour quelle raison ?

    Ce que je conteste, c’est l’analogie « donnée égale or noir ». Cette analogie est trompeuse car le pétrole n’a plus de valeur d’usage une fois qu’il a été utilisé et ses externalités négatives sont là pour plusieurs centaines d’années avec ses effets de pollution et surtout le changement climatique.

    En revanche, la donnée acquiert de plus en plus de valeur au fur et à mesure qu’elle est utilisée pour de nouveaux services, mise en commun, mutualisée.

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    Vous critiquez certaines innovations dans le secteur de la mobilité. Lesquelles et pour quelles raisons ?

    Je pense notamment aux innovations qui s’attaquent aux transports en commun. Ces innovations ont pour effet d’affaiblir des alternatives vertueuses sur le plan écologique avec de nouvelles alternatives… qui souvent le sont moins.

    Je pense également aux technologies et aux logiciels qui masquent les réelles performances des véhicules. On se souvient de l’affaire Volkswagen, plus connue sous le nom de « dieselgate » en 2015, où le constructeur avait équipé ses véhicules avec un logiciel permettant de réduire le niveau d’émission de polluants locaux (oxyde d’azote) lors des contrôles préalables à la mise en vente. En réalité, ces émissions étaient 40 fois supérieures, en usage réel, par rapport aux tests réalisés par Volkswagen. Depuis, d’autres constructeurs ont été confrontés à des accusations similaires. Ce cas illustre le fait que le numérique ne débouche pas toujours sur plus de transparence au profit du collectif, et pas donc en faveur de la transition énergétique.

    Les innovations techniques dans le secteur des mobilités peuvent être intéressantes à plus d’un titre, mais leurs utilisations actuelles semblent contre-productives. Plutôt que de remplacer la voiture individuelle thermique, ces solutions nouvelles s’attaquent aux solutions déjà en place comme les transports en commun ou les modes actifs, comme le vélo et la marche.

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    Vous évoquez la « désillusion numérique ». De quoi s’agit-il ?

    Le numérique a longtemps porté la promesse d’une nouvelle distribution du pouvoir. Or, en pratique, c’est plutôt une recentralisation du web qui s’opère depuis plusieurs années maintenant à travers la puissance des Gafam et des BATX depuis une décennie, ce qui limite progressivement l’autonomie des utilisateurs.
    Illustration de ce décalage aussi entre la promesse originelle et le dévoiement en cours avec ces applications qui servent d’abord à contempler le désastre.

    La désillusion numérique se manifeste par exemple avec les applications dédiées à la qualité de l’air. Ces applications nous donnent une information sur la qualité de l’air de l’endroit où l’on vit, mais elles ne nous aident pas vraiment à changer nos modes de déplacement et de consommation. En cherchant à résoudre grâce à la technique les problèmes auxquels nous sommes confrontés, le numérique ne peut être que décevant car la problématique est bien plus structurelle. Si le reste de la société ne bouge pas, notamment politiquement, alors les patchs numériques apparaissent bien faibles face aux enjeux écologiques.

    En résumé, il ne s’agit pas — uniquement — de savoir quelle rue est la plus polluée dans mon quartier, mais de réduire la pollution atmosphérique de l’ensemble de la ville.

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    Une écologie numérique est-elle possible ?

    À mes yeux, une écologie numérique est possible, mais à condition de repositionner clairement la transition numérique au service d’une finalité. Il ne faut pas mettre les deux transitions, numérique et énergétique, sur un pied d’égalité. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Nous tenons encore un discours naïf et pensons que le numérique est la modernité, qu’il doit être encouragé coûte que coûte. Nous devons cesser d’entretenir ce techno-optimisme béat et mettre le numérique au service de la transition écologique.

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    Quelles formes cette écologie numérique peut-elle prendre ?

    Le numérique doit être remis à sa place. Le premier pas vers la sobriété numérique consiste à sortir le numérique de là où il est inutile : les lieux où il détourne notre attention de ce pour quoi nous nous y trouvons (manger, nous reposer, soulager un besoin naturel, prendre le train ou le métro…) pour nous attirer, la plupart du temps, vers des messages publicitaires.

    Il faut rendre visibles, grâce à un ensemble de dispositifs existants ou à inventer, les impacts de notre consommation. Par exemple, on pourrait équiper tous les terminaux d’un logiciel, d’une application, d’une extension ou de modules complémentaires afin qu’un signal soit envoyé à l’utilisateur lorsque la bande passante doit être réduite lors des pics de connexion, lorsque la consommation d’électricité atteint des niveaux trop élevés ou bien lorsque l’éolien ou le solaire sont abondants sur le réseau…

    Contrairement à ce que l’on croit trop souvent, le numérique, ce n’est pas dématérialiser, c’est rematérialiser sous une forme différente. Il faut donc arrêter d’adosser une vertu écologique au numérique, et lui demander de faire ses preuves.

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    Rencontre avec Stéphane Roder, le fondateur du cabinet AI Builders, spécialisé dans le conseil en intelligence artificielle. Également professeur à l’Essec, il est aussi l’auteur de l’ouvrage "Guide pratique de l’intelligence artificielle dans l’entreprise" (Éditions Eyrolles). Pour lui, "l’intelligence artificielle apparaît comme une révolution pour l’industrie au même titre que l’a été l’électricité après la vapeur".